14 octobre 2010

"Tartuferie, Cynisme, Double Language - Et Défaite, Assurée, De L'Esprit"

"Tartuferie, Cynisme, Double Language - Et Défaite, Assurée, De L'Esprit"

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Par Sébastien Fontenelle, le 14 octobre 2010

La grossièreté peut, des fois, mettre du temps à s’imposer pour ce qu’elle est.

D’autres fois, comme dans Le Point du jour : non.

Là, BHL déplore, dans son bloc-notes, qu’il faille, encore et «toujours» (alors qu’il aimerait tellement pouvoir, quant à lui, suppose-t-on, se consacrer plutôt à mieux parfaire son exploration de la philosophie botulique), «plaider contre la peine de mort», ce «meurtre légal qu’est le droit que s’octroie un État d’ôter la vie à certains de ses sujets ou citoyens».

Pour mieux dire son dégoût d’un tel «crime», BHL convoque d’abord le cas de «Sakineh Mohammadi Ashtiani, bien sûr, condamnée à la lapidation et qui attend, depuis quatre ans, ainsi que 23 autres Iraniennes et Iraniens, de savoir si elle sera exécutée et comment» - et en faveur de qui BHL a comme on sait lancé, rejoint vite par le fameux abolitionniste called Giscard, une pétition pour «sauver Sakineh».

Puis (dans un élan qui marquera les annales du foutage gueulique), BHL s’empare, finalement (vingt et un jours après qu’elle a été mise à mort sans que BHL ne lance pour la sauver la moindre pétition), du cas de «Teresa Lewis, cette Américaine du même âge» que Sakineh Mohammadi Ashtiani, et «condamnée, comme elle, pour complicité dans le meurtre de son mari» - cette «simple d’esprit», ajoute BHL, «que l’on aurait dit sortie d’un roman de Faulkner et dont la mise à mort, le 23 septembre, à Jarratt, dans l’État de Virginie, par injection létale, n’a guère ému le monde» [1].

BHL prend le soin de préciser que «dans» le «cas» de la «simple d’esprit» yoknapatawphaise, «et contrairement à Sakineh qui n’est, on ne le répètera jamais assez, coupable d’aucun crime, la complicité» de meurtre est «avérée, reconnue par l’intéressée et» a «fait l’objet d’une demande de pardon solenelle, adressée à la famille de la victime».

Est-ce, entre ces deux cas, l’unique différence ?

Non pas : il y en a - au moins - une autre, qui est que BHL n’a, donc, nullement pétitionné pour sauver Teresa Lewis, dont l’exécution approchait, comme il a fait, dans le même temps (et dans le temps, répétons-le, où Teresa Lewis attendait son «injection létale» dans l’indifférence générale des penseurs de télévision) pour «sauver Sakineh» (avec Hervé Morin).

Et il n’est bien sûr pas du tout obligatoire, en éditocratie, de s’engager pour qui attend son «meurtre légal» aux «pénitenciers de la plus grande démocratie du monde» avec la même ferveur qu’on met à dérouler de la pétition pour qui l’«attend» plutôt dans les geôles d’Iran : ce sont les mêmes, après tout, qui s’offusquaient naguère du sort fait aux rebelles afghans (devenus depuis l’ennemi, nonobstant qu’on les armait hier), en même temps qu’ils toléraient, sans jamais s’en formaliser (car c’était pour nos libertés), qu’on liquide par villages entiers ceux du Guatemala - et ce n’est donc pas du tout comme si nous découvrions soudain la bizarre géométrie de leurs indignations.

Mais la pudeur commanderait, quand on a laissé tuer la «simple d’esprit» sans élever le moindre mot, qu’on ne vienne pas déplorer, vingt et un jours après sa mort, que sa tuerie n’ait «guère ému le monde».

Comme dit fort bien BHL aux derniers mots de sa chronique «tout le reste n’est que tartuferie, cynisme, double langage - et défaite assurée de l’esprit» : appelons-ça un autoportrait en philosopheur de médias.

Notes

[1] Noter ici que dans l’esprit de BHL, dont les clichetons à deux balles n’éblouissent donc pas les yeux, une Américaine «simple d’esprit», dans un État sudiste, prend forcément des airs (avant qu’on ne la tue) d’être «sortie d’un roman de Faulkner».

15:02 Écrit par Rachid Z dans Opinions | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

09 octobre 2010

La fin du libre échangisme

La fin du libre échangisme

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09 septembre 2010

Pourquoi on n’arrive jamais à créer un entourage ami à Melilla

Pourquoi on n’arrive jamais à créer un entourage ami à Melilla
 
Par Mohammed Larbi Messari, le 06 septembre 2010
 
La mini crise de Melilla, comme elle a été décrite par le président canarien M. Paulino Rivero, est une nouvelle preuve qu’il y a quelque chose qui ne marche pas et qui empêche d’arriver à créer un environnement amical entre Melilla et son voisinage. Dans les incidents de Beninsar, il s’agissait de citoyens en colère à cause du comportement réservé aux jeunes maltraités à la frontière. Ceci rappelle ce qui se produisait souvent avec les tribus d’antan.
 
Depuis longtemps, on a tenté de mener une politique d’attraction dans la région pour arriver à gagner la sympathie des rifains. Ben Abdelkrim était un ami de l’Espagne. Dans un article paru dans Le Télégramme del Rif qu’il dirigeait, il avait salué l’ouverture d’une école élémentaire fondée par l’Espagne, où lui-même enseignait. Il était question de cueillir les fruits du XX siècle pour les enfants de la région, parmi lesquels figurait un qui allait devenir célèbre et qui portait le nom de Mizzian. Mais en fin de compte l’amitié n’a pas marché et a laissé place à ce qui est écrit dans l’histoire.
 
Toutefois, il a été conseillé dans un manuel publié par l’Etat-major de l’armée, de l’Espagne, qu’on devait chercher à accomplir une politique de pénétration pacifique dans la région. Cette politique fut élaborée par la meilleure élite des africanistes du XIX siècle. Je me réfère à l’ouvrage publié sous le titre «Historia de las Campanas de Marruecos» Tome 3 p. 470, où on recommandait une étroite union avec les tribus limitrophes, ainsi qu’avec celles de l’intérieur, en offrant des salaires aux principaux chefs, des avantages commerciaux et même la naturalisation de quelques un, comme on a déclaré comme protégées des tribus entières. Le texte a également stipulé explicitement que «le rifain, par son état arriéré, obéit, comme tous les hommes peu cultivés, par le profit matériel et la force, il faut l’attirer et ultérieurement arriver à le soumettre».
 
L’objectif était d’acquérir "une tranquillité absolue", une influence réelle et un commerce non négligeable comme avait fait la France en Algérie. Sommairement, le texte insistait sur la «démonstration de notre supériorité, mélangée avec l’offre de cupidité et de profit».
 
Plusieurs années plus tard, Don Fernando Moran, un brillant intellectuel et excellent diplomate avait recommandé dans son livre «Una politica Exterior para Espana» presque la même chose, mais avec un langage raffiné, préconisant de créer une interdépendance entre Melilla et son hinterland, au lieu de la politique «d’auto isolation» pratiquée par les autorités militaires de la ville, tout en oubliant - poursuit M. Moran- qu’en 1921, ce qui a empêché la ville de tomber, c’était justement la coopération des tribus voisines. Moran avait souhaité de faire en sorte que le développement normal de Ceuta et Melilla ne gêne pas les régions voisines mais qu’il les favorise. Dans un contexte pareil, les voisins des deux villes se sentiraient lésées en cas de problème. Il préconisait alors l’extension du port de Melilla vers Beninsar, précisément l’endroit où l’incident s’est produit à la veille du Ramadan. Mais ça n’a pas marché.
 
Deux décennies plus tard, dans un livre intitulé «La Casa» sur le travail du service de contre espionnage espagnol, devenu le CNI, son auteur, Fernando Rueda, fait un rappel des événements ayant rapport avec le cas d’Omar Dudouh durant les années quatre-vingt, mettant en exergue la trame d’une lutte entre les services d’intelligence marocains et espagnols, autour d’un plan espagnol de monter «une opération qui soit viable en vue de déstabiliser le Rif, au détriment de l’unité du Maroc» (Pag327; La Casa.) Cette histoire nous fait rappeler des épisodes plus récents (Nador, Tétouan, par exemple) qui montrent qu’en Espagne on n’a jamais réussi à gagner l’amitié du Rif.
 
Il m’arrive souvent de me rappeler d’une scène misérable dans laquelle M. Imbroda, l’actuel président presque à vie de la ville de Melilla, devait être installé, et recevoir le bâton de la présidence de la main de son prédécesseur. Dans cette circonstance, il avait refusé de recevoir le machin de la main de Dr. Mustafa Aberchan, pour démontrer qu’il ne reconnaissait pas la légitimité de sa présidence, acquise cependant par le suffrage universel. Ce geste peu élégant était motivé uniquement par le fait que Dr. Aberchan était un Moro. Il faut rappeler aussi que pour nettoyer la «honte» d’avoir eu un moro comme président de la ville, pourtant sa ville, les deux grands partis politiques avaient collaboré ensemble, pour évincer la coalition qui avait amené un moro à la présidence tout en provoquant un scrutin anticipé.
 
Avec ce bref rappel, je suis presque entrain de résumer l’histoire d’une série d’échecs de la politique espagnole tendant à créer «El moro amigo». Comme nous pouvons le constater, il s’agit de quelque chose qui a à voir avec des individus imbus d’une certaine culture impossible d’adapter au nécessaire aggiornamento.
 
Il y a chez les espagnols en général une terrible désinformation à l’égard du Maroc, comme il y a un manque de sensibilité qui empêche la décolonisation une fois pour toute des rapports avec le moro. En ce qui concerne les deux villes occupées, cet état de choses est doublé d’une arrogance maladroite et d’une fermeture d’esprit nette et claire. Pourtant il est difficile d’élaborer intelligemment une interdépendance logique entre les deux villes et leur arrière-pays. Pour y arriver, il est exigé d’inculquer une certaine modernité en ce qui concerne les relations entre le sud et le nord de Tarifa. De ce coté là, je suis sûr que la vision que les marocains ont de l’Espagne est plus mesurée.
 
Il y a une semaine, il a été décidé, à la commission de soutien au cinéma marocaine, que je préside pour cette saison, de donner la première place dans le programme d’aide de cette session à un projet basé sur une histoire réconfortante. L’histoire relate comment un enfant de la ville de Nador qui append à construire sa personnalité, est arrivée a aimer le cinéma. C’était grâce à une jeune fille espagnole qui travaillait dans une salle de cinéma dans la ville et qui le laissait entrer à la salle sans avoir à payer. Le film raconte les vicissitudes de la vie quotidienne dans le Nador des années soixante dix où une famille espagnole a vécu paisiblement en un milieu marocain ami. Un jour, après la mort de Franco, la dite famille décide de retourner en Espagne. Or, à l’heure du départ des espagnols, l’enfant a décidé, contrairement à tout le voisinage, ne pas assister à l’adieu, parce qu’il se sentait presque orphelin avec le départ de Carmen. Le film est parlé en rifain, et le titre justement est «Adios Carmen». Le premier rang a été attribué à ce projet presque à l’unanimité.
 
C’est ainsi qu’au Maroc, il y a beaucoup de sympathie pour les Espagnols, et ce n’est pas à cause de ce que fait l’Espagne. Cette sympathie est due à la façon dont le génie espagnol est perçu par les Marocains. Gens civilisés et généralement bien informés.

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06 juillet 2010

Albert Jacquard : L'humanité en danger

Albert Jacquard

L'humanité en danger

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04 juillet 2010

Les controverses du drogrès

Les controverses du progrès

Qui va payer nos retraites ?
Une émission de France Culture en partenariat avec le journal Libération.
Enregistrée au studio 109 le 19 mai 2010.
Présentation : Max Armanet
Invités :

Henri Emmanuelli - Jean Peyrelevade

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02 mai 2010

Edgar Morin : "L'une des tragédies de l'Europe, c'est que les nations sont égocentriques"

Edgar Morin

"L'une des tragédies de l'Europe, c'est que les nations sont égocentriques"

Propos recueillis par Robert Jules et Philippe Mabille,

La Tribune, le 02 mai 2010

Dans un grand entretien à lire ce lundi dans La Tribune, le sociologue et philosophe français Edgar Morin revient longuement sur la crise grecque et ses conséquences. En voici un extrait...

La Tribune

Edgar Morin

La montée du nationalisme en Europe vous inquiète-t-elle ?

Avant même 2008-2009, il y avait déjà des poussées de nationalisme, certes limités à 10 ou 15% des voix, mais qui représentaient quelque chose de nouveau dans le paysage européen. Là-dessus s’est greffée la crise financière et économique, qui favorise ces tendances xénophobes ou racistes. L’Europe est arrivée à une situation «crisique» puisque pour la première fois, l’hypothèse que l’euro puisse être abandonné par un pays comme la Grèce a été émise, même si cela a été pour la rejeter. L’euro que l’on pensait institué de façon irréversible ne l’est pas. En fait, on ne sait pas très bien vers quoi le monde se dirige. Et, bien qu’il s’agisse d’une situation très différente de celle de 1929 ne serait ce que par le contexte européen, il ne faut pas oublier que c’est dans le pays le plus industrialisé d’Europe, l’Allemagne, qu’Hitler est arrivé légalement au pouvoir en 1933. Je ne veux pas dire que nous sommes condamnés à une troisième guerre mondiale, mais l’aggravation de la crise économique peut avoir des conséquences politiques et sociales extrêmement graves.

L’Allemagne a pris une position très dure sur la Grèce. Est-elle tentée de faire éclater l’Europe actuelle ?

L’une des tragédies de l’Europe, c’est que les nations sont égocentriques. L’Allemagne a une politique germanocentrique et forte de son poids elle essaie de l’imposer aux autres. La décomposition de l’Europe pourrait être une des conséquences de la crise. Mais pour le moment, ce n’est pas l’hypothèse la plus probable. La relation entre la France et l’Allemagne est toujours solide. Il faudrait arriver à une nouvelle phase de la crise avec une montée des nationalismes.. Les partis néo-nationalistes sont à peu près au même stade que le parti hitlérien avant la crise de 1929 mais cela ne veut pas dire qu’ils ne pourraient pas représenter 30% dans des circonstances catastrophiques. Nous avons vécu dans l’illusion que le progrès était une loi de l’histoire. On se rend compte désormais que l’avenir est surtout incertain et dangereux. Cela crée une angoisse qui pousse les gens à se réfugier dans le passé et à se plonger dans les racines. C’est d’ailleurs un phénomène mondial, pas seulement européen parce que la crise du progrès a frappé toute la planète avec dans de nombreux pays l’idée que l’occidentalisation des mœurs allait leur faire perdre leur identité. Nous vivons une situation planétaire régressive. Le test, c’est qu’est arrivé au pouvoir aux Etats-Unis un homme aux qualités intellectuelles exceptionnelles, un américain qui a une vraie expérience de la planète, un politique qui a montré une maturité extraordinaire –le discours sur le racisme, le discours du Caire-, et voilà que cet homme est aussitôt paralysé comme Gulliver.

: La finalité première de l’Europe, c’était d’en finir avec les guerres suicidaires. Face à l’Union soviétique et ses satellites, il fallait créer et sauvegarder un espace de démocratie et de liberté. Donc, l’idée première était fondamentalement politique. Mais la résistance des Etats nationaux à abandonner une parcelle de souveraineté pour créer une entité politique supranationale a bloqué cette évolution. Dans les années 50, les grands courants économiques qui traversaient l’Europe occidentale ont permis de constituer une unité économique qui s’est achevé avec la constitution de l’euro. Mais sans aller au-delà. Nous avons payé cher cette débilité politique, par exemple avec la guerre de Yougoslavie. Et aujourd’hui, dans le cas de la Grèce, on mesure bien l’absence d’une autorité politique légitime. L’Europe est arrivée dans un état d’impuissance. Elle est paralysée par son élargissement et son approfondissement est bloqué par la crise actuelle.

:

L’impuissance à apporter une solution au problème grec n’est-elle pas la démonstration d’une crise des finalités de l’Europe ?

21:58 Écrit par Rachid Z dans Opinions | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

23 avril 2010

"La reconnaissance des différences et des altérités"

"La reconnaissance des différences et des altérités"

Propos recueillis par Benoît Hopquin,

Le Monde, le 23 avril 2010

L'un mourut à 94 ans, après une carrière littéraire et politique accomplie, l'autre se consuma à 36 ans, laissant une oeuvre brûlante et avortée. L'un magnifia sa Martinique natale, l'autre préféra se jeter dans les combats indépendantistes en Afrique. L'un eut des obsèques en forme de béatification en 2008, l'autre s'éteignit anonymement dans un hôpital en 1961. Même si leurs existences paraissent largement antithétiques, Aimé Césaire et Frantz Fanon furent les artisans d'un même combat anticolonialiste. Dans Aimé Césaire, Frantz Fanon, Portraits de décolonisés, Pierre Bouvier, professeur à l'université Paris X-Nanterre, jette des passerelles entre ces deux figures intellectuelles.

Entretien.

Oubliés ou négligés pendant des décennies, Aimé Césaire et Frantz Fanon sont de nouveau lus et étudiés. Pourquoi ?

Césaire et Fanon nous disent beaucoup de choses sur ce qui s'est passé hier, à l'époque coloniale, et aussi sur ce qui se passe aujourd'hui, dans le contexte post-colonial tel qu'ils avaient commencé à le pressentir. Les valeurs du post-colonialisme, telles que portées par Césaire et Fanon, sont les valeurs de la reconnaissance des différences et des altérités.

Or, actuellement, vit en France la deuxième ou la troisième génération des personnes originaires du Maghreb ou de l'Afrique noire. Ces jeunes sont français mais leurs parents viennent d'ailleurs, avec des cultures, une religion différentes. Ils vivent dans des lieux où l'habitat est dégradé. Ils peinent à progresser dans le système scolaire. Ils recherchent des moyens pour vivre correctement dans une société à laquelle ils appartiennent objectivement et, en même temps, il y a incertitude identitaire.

Ce sont justement des sentiments qu'ont ressentis Aimé Césaire et Frantz Fanon. Césaire parle de la difficulté de la société antillaise à s'identifier. Cette population en grande partie descendante de l'esclavage, de la traite, est aussi, depuis 1848 et l'abolition, intégrée dans la nation française, avec ce dilemme de savoir si les Antillais sont des citoyens à part entière ou entièrement à part. Fanon, lui, a observé dans les années 1950 la solitude des immigrés algériens. Dans Peau noire, masques blancs, il dit leur difficulté à s'insérer dans un dispositif qui ne répond pas vraiment à leur identité.

L'identité. Les deux auteurs se seront posé cette question toute leur vie...

Césaire dit : "Nègre je suis, nègre je resterai." Il y a là un élément fondamental sur lequel il ne veut pas transiger. Il refusait cependant de considérer la négritude comme un enfermement. Lors d'un colloque à Miami, en 1987, il a expliqué comment cette notion était aussi une dénonciation du racisme.

Frantz Fanon, lui, serait un métis, au sens de l'identité : c'est un Noir martiniquais qui a vécu en Algérie et s'est impliqué dans les indépendances africaines. C'est un combiné de profils assez extraordinaires qui ont fait cet individu très complexe, absolument exceptionnel par sa densité existentielle et sociale. Mais, par des cheminements différents, ces deux hommes ont finalement tendu vers l'universel.

Fanon, combattant de la France libre puis partisan des indépendances, Césaire, chantre de la départementalisation puis auteur du Discours sur le colonialisme, ont eu des relations complexes avec leur pays. Quel rapport avec celles des jeunes des banlieues envers ce pays ?

De par leurs brillantes études, Aimé Césaire et Frantz Fanon appartenaient aux élites françaises. Ils auraient pu figurer comme modèles républicains et, en même temps, ils ont subi le racisme, notamment Fanon quand il étudiait la médecine à Lyon. En cela, ils rejoignent un état d'esprit amour-haine qui existe aujourd'hui chez les personnes issues de l'immigration. D'où cette incertitude, cette hésitation, ces allers-retours qui rendent compréhensible une certaine violence. Il est d'ailleurs intéressant de constater que la violence des agriculteurs, par exemple, est admise par la société, intégrée dans l'espace public, alors que celle des jeunes de banlieue ne l'est pas. Il y a là présent un racisme latent : prégnance du fait qu'ils restent différents et donc prégnance perpétuelle de l'imaginaire colonial.

Des parallèles sont justement tentés entre le système colonial, tel que décrit par ces auteurs, et ce que vivent les gens dans les cités. Vous semblent-ils à propos ?

Ils sont un peu excessifs parce qu'il y a quand même des garde-fous, comme la présence du système scolaire ou des grandes institutions. Malgré les difficultés que rencontrent encore beaucoup de jeunes, un certain nombre cheminent peu à peu dans notre société. Ce n'est tout de même pas la situation coloniale avec des barrages très forts dans la promotion. Mais il y a un ressenti. Les stigmatisations dont sont victimes certains Français issus de l'immigration incitent à rappeler ce contexte antérieur. Quelque part, ils se remémorent la situation des colonies où la ville européenne et la ville indigène étaient séparées physiquement et symboliquement.

20:26 Écrit par Rachid Z dans Opinions | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

21 avril 2010

Les identités occultées

 

Les identités occultées

I

liberté de conscience et de religion en Turquie Turquie Européenne  , le 21 avril 2010

Propos recueillis par Jean Marcou, Lisa Montmayeur et Nicos Sigalas,

Nous publions le troisième et dernier volet de l’interview de Jean-Paul Burdy. Après avoir évoqué la liberté de conscience, l’islam et la laïcité en Turquie (cf. notre édition du 16 avril 2010) et les minorités non-musulmanes (cf. notre édition du 18 avril 2010), Jean-Paul Burdy aborde cette fois la question des identités occultées au travers des problèmes que rencontrent les alévis, qui représentent près du quart de la population turque, et des convertis, un cas révélateur des difficultés de la libertés de conscience, même s’il ne concerne que très peu de monde.

Eu égard aux communautés ayant le statut de minorités, comment positionnez-vous les Alévis ?

L’alévisme, qui mêle des éléments spirituels et rituels venant du chamanisme centre-asiatique, du christianisme anatolien et de la composante chiite de l’islam, a toujours été considéré avec méfiance et par l’islam sunnite au temps des sultans-califes, et par le chiisme duodécimain très présent en Iran. Du coup, les alévis ont considéré que la laïcité républicaine était plutôt protectrice pour eux. Pour autant, ils ne sont pas reconnus comme minorité religieuse au sein de l’islam, ou à côté de l’islam. Ils sont considérés comme musulmans. Mais la résurgence identitaire des alévis depuis deux décennies, amène désormais certains d’entre eux à considérer qu’ils sont traités en «citoyens religieux» de 2ème classe, et dans une situation inconfortable et insatisfaisante.

 

Certains demandent la disparition du Diyanet, au nom d’une liberté religieuse réelle, et d’une vraie séparation de l’Etat et des religions. D’autres réclament une évolution du Diyanet, avec une reconnaissance officielle de l’alévisme dans l’institution, dans les subsides, dans l’enseignement de la religion à l’école.

Nous sommes là clairement dans la question de la liberté de conscience. L’article 24, paragraphe 3 de la Constitution dispose : «L’éducation et l’enseignement religieux et éthique sont dispensés sous la surveillance et le contrôle de l’Etat. L’enseignement de la culture religieuse et de la morale figure parmi les cours obligatoires dispensés dans les établissements scolaires du primaire et du secondaire. En dehors de ces cas, l’éducation et l’enseignement religieux sont subordonnés à la volonté propre de chacun et, en ce qui concerne les mineurs, à celle de leurs représentants légaux.» L’article ne mentionne pas de religion déterminée ou précise – l’islam. Mais, dans la pratique, c’est uniquement l’islam sunnite hanéfite qui est enseigné, dans les cours coraniques dispensés par l’Education nationale. Y compris aux alévis. Et dans les faits, ce sont presque toujours des cours de religion, et non des cours de «culture religieuse» qui sont enseignés. Certains alévis s’en plaignent.

Un cas est ainsi arrivé en fin 2006 devant la Cour européenne des droits de l’homme de Strasbourg. Débouté depuis 2001 de ses différents recours auprès des juridictions turques, le requérant Hassan Zengin, père de famille turc alévi, a saisi la CEDH pour contester la neutralité des cours de culture religieuse et d’enseignement moral que sa fille Eylem était tenue de suivre dans l’école publique turque. Invoquant l’article 9 de la Convention européenne des droits de l’homme (droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion), il soutient que la manière dont ces cours sont dispensés en Turquie ne respecte pas le droit de sa fille à la liberté religieuse et de conscience, et le droit de ses parents à lui assurer un enseignement conforme à leurs convictions religieuses. Le principe de laïcité exerce donc ici une pression unificatrice qui pèse sur les minorités non sunnites. Dès lors, on peut considérer que la liberté de conscience ne bénéficie pas de toutes les conditions nécessaires à son plein exercice par les musulmans n’appartenant pas à la doctrine dominante encadrée par l’Etat. La situation peut être considérée comme plus problématique encore pour les non musulmans.

Comment expliquer les problèmes que posent les conversions de citoyens musulmans ou le délit de blasphème dans un Etat laïque, comme la Turquie ?

L’une des manifestations de la liberté de conscience est la liberté, pour l’individu, de choisir librement sa croyance et sa communauté religieuse (ou de ne pas en avoir : athéisme, agnosticisme), et de pouvoir en changer. Quid de la Turquie ? L’islam classique qualifie la conversion à une autre religion d’apostasie, laquelle est punie de la peine de mort par lapidation. La conversion est donc rendue impossible. La République de Turquie, en abolissant en 1927 le paragraphe de la Constitution faisant de l’islam la religion de l’Etat, a rendu théoriquement possible le libre choix de la religion par tout citoyen. En réalité les conversions sont totalement marginales (1000 à 2000 personnes), résultant soit de situations personnelles spécifiques (dont la redécouverte d’origines familiales occultées : Arméniens), soit, depuis peu, de l’action prosélyte d’une vingtaine d’Eglises évangéliques.

Les rapports des organisations de défense des droits de l’homme constatent que les conversions et l’activité prosélyte sont tenues en grande suspicion, et par le corps social en général, et par les institutions policières et judiciaires d’autre part. Les missionnaires évangéliques (Turcs ou étrangers) sont parfois l’objet de manifestations publiques de dénonciation (organisées par la droite nationaliste), accompagnées de dépôts de plainte reçus par la justice (de gauche kémaliste), sur la base du délit de blasphème, toujours présent dans le code pénal turc. L’analyse des cas de 2006 montre que les accusations sont presque toujours «le dénigrement de l’islam», lequel sape «l’identité musulmane et l’identité turque». On voit là la confusion problématique de l’appartenance à l’islam et de l’appartenance à la communauté nationale. On se souvient qu’en 2006 et 2007, plusieurs agressions contre des prêtres catholiques (sur la mer Noire) et des évangélistes (l’assassinat à Malatya, au sud-est, de deux Turcs convertis et d’un missionnaire allemand) ont eu un grand retentissement. Il y a là un lien entre la Turquie et de nombreux pays arabo-musulmans où la pression contre les missionnaires et les convertis est de plus en plus forte : Libye, Algérie, Maroc. Il est évident que le «délit de blasphème» du code pénal turc n’est pas compatible avec les normes européennes.

Tout ceci confirme que l’identité nationale est confondue, à l’extrême-droite, mais aussi chez certains héritiers du kémalisme laïciste, avec l’appartenance à l’islam. La religion est à la fois système de croyance et identité collective nationale. Dès lors, les non musulmans sont, depuis longtemps, suspectés au minimum de tiédeur nationale, au pire d’être des agents des puissances étrangères, complotant peu ou prou contre l’intégrité de la République. Il y a une forme de suspicion qu’ils ne sont pas totalement loyaux à la République, parce que non musulmans.

Le politologue Baskin Oran a bien pointé, dans le rapport sur les minorités en Turquie qu’il a co-rédigé avec le juriste Ibrahim Kaboglu en 2003, le problème d’une forme de discrimination des non musulmans en matière de citoyenneté : «le terme «Turc» couvre en même temps un groupe ethnique et un groupe religieux (…). Par exemple l’expression «nos congénères à l’étranger» couvre les personnes issues de la race ethnique turque. D’un autre côté, en appelant «citoyens» et non pas «Turcs» nos compatriotes non musulmans nous démontrons que pour être «Turc» il faut également être «musulman». En Turquie, personne n’utilise le terme «Turc» en parlant d’un citoyen grec ou juif, car [un Turc est] un citoyen musulman».

nterview de Jean-Paul Burdy sur la

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20 avril 2010

John Bowen : «Il n’existe pas de communautarisme musulman en France»

John Bowen

«Il n’existe pas de communautarisme musulman en France»

Propos recueillis par Sandrine Tolotti, le 19 avril 2010

Pour l’anthropologue américain, la crispation du débat public français sur l’islam, dont témoigne le projet de loi sur la burqa, est à mille lieues des réalités quotidiennes de la population musulmane. Désireuse de respecter les normes islamiques dans un environnement laïc, elle bricole en permanence des justifications, des règles et des manières de faire propres à la France. Avec un sens consommé du compromis.

Au moment où le port de la burqa est au cœur du débat politique français, vous publiez un livre qui souligne l’attitude pragmatique, au quotidien, de la majorité des musulmans. Pouvez-vous préciser les ressorts de cette attitude ?

Mon livre ne s’intéresse pas aux musulmans laïcs, comme l’intellectuel Malek Chebel, qui revendiquent un islam privé, plus spirituel et philosophique que véritablement religieux ; ni aux musulmans séparatistes, qui souhaitent vivre en France mais à l’écart de la société, quand ils ne rêvent pas d’y fonder une république islamique, à l’instar des mouvements salafistes. Car ces deux courants sont extrêmement minoritaires. Je m’intéresse à l’entre-deux, un groupe qui représente l’immense majorité de la population musulmane et des acteurs publics de France, qu’il s’agisse des responsables des principales organisations, des mosquées ou des établissements d’enseignement islamiques. Tous tiennent un discours pragmatique, qui appelle à la convergence de l’islam et de la société française, et fabriquent au quotidien ce que les Québécois appellent des «accommodements raisonnables» entre normes françaises et normes islamiques.

Les musulmans de France sont en quête de réponses à des questions concrètes : un mariage civil est-il compatible avec l’islam ? Peut-on acheter une maison en contractant un prêt à intérêt ? Face à cette demande sociale massive, les responsables religieux ont été amenés à réfléchir aux chevauchements possibles entre références islamiques et références françaises. Ce sont, par exemple, des imams qui s’appuient sur la notion de contrat et de consentement mutuel pour soutenir l’idée qu’un mariage civil est déjà un mariage islamique. Ou c’est une professeur de biologie portant le foulard, dans un collège privé islamique, qui enseigne à ses élèves la théorie de l’évolution, mais garde ses distances en ajoutant que l’idée d’unité du vivant peut être considérée comme une connaissance scientifique provisoire.

La France offre-t-elle un terreau plus fertile que d’autres pays au pragmatisme ?

Oui. Les musulmans ne sont nulle part à ce point confrontés à la concurrence des normes. En Grande-Bretagne, par exemple, les trajectoires de l’immigration et le multiculturalisme ont permis la transposition sur le territoire anglais de villages entiers du Pakistan, d’Inde ou d’ailleurs. Ces communautés très homogènes ont pu importer assez facilement leurs normes, en négociant au niveau local, sans grand débat national. En France, les musulmans sont beaucoup moins isolés du reste de la société, parce que l’histoire de l’immigration n’est pas la même : à l’origine, le gouvernement a fait venir les immigrés, les a placés dans des quartiers, sans avoir du tout l’intention de former des communautés. Et la tradition laïque a opposé beaucoup plus d’obstacles à la diffusion de la pratique religieuse musulmane dans l’espace public.

Les responsables religieux musulmans ont donc été davantage incités à explorer des pistes nouvelles, inventer d’autres approches, bâtir des ponts avec les pouvoirs publics.

Assistons-nous, dans ce contexte, à un mouvement de convergence des valeurs françaises et des valeurs musulmanes ?

Ce n’est pas une question de valeurs. J’ai bien conscience que le débat public se construit en France en ces termes. Je sais aussi que certains sondages révèlent des différences de vues substantielles entre la majorité des musulmans et la majorité des Français non musulmans sur certains sujets comme l’avortement. Mais, sur l’essentiel, et notamment sur les questions qui fâchent comme l’égalité hommes-femmes, il n’y a pas entre l’islam et l’Occident de conflit de valeurs. Prétendre que la civilisation européenne est la gardienne éternelle de l’égalité juridique, politique et sociale des femmes, tandis que les pays musulmans seraient le symbole de leur oppression, relève de la construction imaginaire. Rappelons tout de même que, dans les années 1920-1930, il était plus facile à une femme de divorcer dans un pays musulman qu’en Europe. Et, que je sache, les femmes n’ont pas acquis le droit de vote au moment de la Révolution française ! Aujourd’hui encore, la France n’est pas la championne de la parité électorale ou de l’égalité salariale.

Ce que nous observons, ce sont des différences de pratiques, sur des points précis. En matière de divorce, c’est par exemple le droit pour l’homme de répudier sa femme en répétant trois fois la formule consacrée, qui crée une situation asymétrique, puisque la femme ne possède pas ce droit. Cela étant, dans certains pays musulmans, comme la Tunisie, le Maroc depuis la récente réforme du code de la famille, ou l’Indonésie, l’homme et la femme ont les mêmes droits et les mêmes devoirs en matière de divorce.

Parallèlement, des évolutions juridiques se produisent dans le droit français. Même si le débat n’est pas clos, des juristes ont forgé des concepts permettant de reconnaître en France les effets d’une union polygame ou d’une répudiation – pour autant qu’elle est légale dans le pays d’origine. Ils tiennent ainsi compte de problèmes qui se posent très concrètement, comme les droits des enfants de la seconde épouse, ou la liberté pour une femme répudiée de se remarier en France. C’est à ce niveau, très concret, que nous voyons se dessiner des convergences.

La société française semble n’avoir guère conscience de cette multitude d’accommodements qui ponctuent le quotidien des musulmans en France. Pourquoi ?

Le discours ambiant sur la menace islamique pose notamment la question de la mixité des quartiers. Car la séparation engendre l’ignorance et toutes sortes de fantasmes sur les désirs et les finalités des musulmans. Là où les gens se côtoient, ils se voient d’abord comme des hommes et des femmes ordinaires, qui se préoccupent d’abord de leur famille, de l’avenir de leurs enfants, de leur boulot. C’est la principale leçon du récent référendum suisse : les Suisses vivant dans des villes avec de nombreux musulmans se sont massivement exprimés en faveur des minarets ; ceux qui habitent dans les zones à faible population musulmane ont massivement voté contre. On avait observé le même phénomène lors de la présidentielle française de 2002 : Le Pen avait obtenu certains de ses meilleurs scores dans des régions du Nord qui abritent très peu de musulmans. Or, contrairement aux idées reçues, ce ne sont pas les quartiers peuplés de musulmans qui sont homogènes, mais certains quartiers peuplés uniquement de Blancs. Si l’on emprunte à Nicolas Sarkozy sa définition du communautarisme«le communautarisme, c’est le choix de vivre séparément», avec ceux qui nous ressemblent –, cela ne correspond pas à Belleville, Aubervilliers ou Saint-Denis, où vivent des populations très différentes ; mais à Neuilly ou au XVIe arrondissement de Paris, qui sont sans doute parmi les quartiers les plus communautarisés de France.

Mais vous montrez aussi dans votre livre qu’il existe des espaces spécifiquement islamiques : on regarde al-Jazira, on fréquente les mêmes restaurants halal, etc. N’y a-t-il pas là, de fait, un risque de séparation ?

Il y a évidemment des lieux où les musulmans les plus pratiquants se retrouvent, comme le restaurant halal que j’évoque, où l’on croise les enseignants de telle ou telle école privée islamique. Mais cette quête d’«ambiance islamique» n’est pas synonyme de repli sur soi. L’histoire enseigne que les associations sportives, les écoles et autres instances «communautaires» religieuses ont beaucoup contribué à l’intégration des catholiques et des juifs dans la République, en leur permettant de négocier leur intégration sociale sans renoncer à leur intégrité religieuse. J’ajoute que les individus qui fréquentent par moments des espaces spécifiquement islamiques sont, à d’autres moments, présents à leur travail ou dans leurs associations de quartier, où ils côtoient les membres non musulmans de la société. Il n’existe pas de communautarisme musulman en France.

Une enquête internationale réalisée en 2006 montrait d’ailleurs que les musulmans français étaient aussi nombreux à placer leur identité nationale avant leur identité religieuse que les chrétiens américains ; et beaucoup plus nombreux que les autres musulmans européens.

Vous tenez un discours très apaisant. Alors, au-delà des effets de l’ignorance, comment expliquez-vous la crispation croissante de la société française – et de l’ensemble des sociétés occidentales – à l’égard de l’islam ?

Depuis les années 1980, nos sociétés vivent le choc de la présence croissante de l’islam dans l’espace visible. Et ce choc contribue à la crispation que l’on ressent partout. Mais c’est peut-être un choc salutaire, qui permettra de dépasser les contradictions qu’ont léguées partout les constructions politiques nationales.

En France, la séparation de l’Église et de l’État fonctionne comme une névrose. Elle a produit une relation tourmentée entre le pouvoir, la société et les cultes. Il existe une tension permanente entre le modèle politique républicain et la manière dont les citoyens croyants organisent leurs vies. Or, tout cela repose largement sur une fiction : l’Église et l’État ne sont pas séparés, en France. L’État aide les cultes de multiples manières. Les écoles privées catholiques sont bien plus subventionnées qu’en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Aujourd’hui, environ 20% des élèves du secondaire fréquentent un établissement catholique ; et la moitié des parents français mettent au moins l’un de leurs enfants, à un moment ou à un autre, dans une école privée. En d’autres termes, il existe une contradiction flagrante entre la conception idéologique de la laïcité et la réalité, qui est une réalité de compromis. Mais certaines revendications musulmanes viennent raviver les vieilles douleurs, notamment chez cette catégorie de Français restée convaincue que les institutions religieuses compromettent l’unité républicaine. Rappelons que le soutien de l’État aux écoles religieuses a continué de nourrir les passions jusque dans les années 1980 !

Quel regard portez-vous sur le débat à propos de la burqa ?

Avant d’agiter le chiffon rouge, il faut analyser les causes du phénomène : pourquoi un certain nombre de femmes décident-elles de porter la burqa ? Car ce sont elles, généralement, qui choisissent. D’abord, il s’agit souvent de converties, désireuses d’aller en quelque sorte jusqu’au bout de leur démarche religieuse. D’une manière générale, il ne s’agit pas d’un phénomène importé : quand ce ne sont pas des converties, ce sont des musulmanes nées en France ; et quand ce sont des immigrées, elles viennent de pays où le port de la burqa est rare. À mes yeux, le port de la burqa relève d’abord de la quête d’identité personnelle. Et c’est un phénomène réversible. Il est fort possible que bon nombre de ces femmes reviennent sur leur décision au bout de quelques mois ou quelques années. Je suis convaincu qu’il faut laisser le temps faire son œuvre et donner aux individus le droit de décider pour eux-mêmes de leurs habitudes vestimentaires. Interdire la burqa dans l’autobus, c’est stigmatiser une population, et transformer le voile intégral en symbole de résistance contre l’oppression étatiqueSi la France, les États-Unis et l’Angleterre veulent continuer à critiquer publiquement la manière dont certains pays musulmans imposent aux femmes une certaine tenue vestimentaire, il faut qu’ils s’appliquent à eux-mêmes ce principe : l’interdiction de porter la burqa relève de la même démarche liberticide que l’obligation de la porter.

Sur ce sujet comme sur les autres, si l’on veut voir s’inventer une approche spécifiquement française des règles islamiques et «normaliser» la présence de l’islam en France, il faut entrer dans une logique de partenariat. Il me paraît notamment essentiel de favoriser la création d’universités islamiques, sur le modèle de l’Institut catholique, pour faire émerger une génération d’oulémas de haut niveau, susceptibles de rivaliser avec ceux du Moyen-Orient, mais avec une connaissance fine des spécificités françaises.

Il ne faut jamais perdre de vue que la menace vient non pas des gens qui étudient l’islam mais de ceux qui l’ignorent. Al-Qaida recrute d’abord parmi ceux qui ne connaissent pas la pensée musulmane, qu’il est bien plus facile d’endoctriner avec des idées fausses sur le jihad, par exemple. Étudier la science islamique inocule contre les dérives radicales.

14:53 Écrit par Rachid Z dans Opinions | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

05 mars 2010

La question du génocide arménien provoque des tensions entre les USA et la Turquie

La question du génocide arménien provoque des tensions entre les USA et la Turquie

 

 

 

Nouvel Obs  , le 05 mars 2010

La Turquie a fait savoir que la décision prise jeudi aux Etats-Unis par la Commission des Affaires étrangères de la Chambre des représentants, sur la reconnaissance du génocide arménien par la Turquie en 1915, pourrait entraîner la rupture des relations bilatérales américano-turques.

La résolution a été votée jeudi par 23 voix contre 22, bien que le président Barack Obama ait signalé ses objections, par crainte de nuire au processus de réconciliation engagé entre la Turquie et l'Arménie. Quelques minutes après le vote, le gouvernement turc a annoncé par communiqué qu'il rappelait son ambassadeur à Washington, Namik Tan, pour des consultations.

Le président turc Abdullah Gül a ensuite déclaré, depuis Ankara, qu'une "telle décision, prise en ayant à l'esprit des préoccupations politiques, est une injustice à l'histoire et à la science de l'histoire", ajoutant: "la Turquie ne sera pas responsable des conséquences négatives que cet événement pourrait avoir".

Le gouvernement turc a également prévenu par communiqué que le vote "pourrait avoir un effet défavorable sur la coopération autour d'un agenda commun" avec les Etats-Unis.

La résolution qui vient d'être votée doit ensuite être présentée au vote de la Chambre des représentants aux Etats-Unis, où son adoption apparaît comme incertaine.

Ce vote intervient, alors que les Etats-Unis cherchent à obtenir l'adoption de nouvelles sanctions contre l'Iran par le Conseil de sécurité des Nations unies, où la Turquie est membre non-permanent. Les relations diplomatiques bilatérales sont également importantes pour les Etats-Unis vis-à-vis de leurs opérations en Irak et en Afghanistan.

Un accord signé en octobre à Zurich prévoit le rétablissement des relations diplomatiques entre Ankara et Erevan, ainsi que la réouverture à terme de leur frontière. Il doit encore être ratifié par le parlement turc.

11:36 Écrit par Rachid Z dans Opinions | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

20 décembre 2009

Les Musulmans… ces sales Juifs !

Les Musulmans… ces sales Juifs !

Par Makhlouq,

 

Après la diabolisation des Arabes voici que s’annonce, en caractères gras, celle des Musulmans. Législation sur la Burka, sur le voile intégral qui passera au voile tout court puis au régime hallal et au Ramadan sont les prémisses d’une intolérance grossière et d’un racisme évident qui, aujourd’hui, dit son nom, s’affirme et s’affiche comme une gloire

Dans plusieurs de mes articles j’écrivais que le Nazisme avait poli ses bottes de cuir et les avait chausséesje ne me suis pas trompé et la politique que nous subissons aujourd’hui le montre parfaitement bien. Hier le Juif, le Tzigane étaient chassés, persécutés, assassinés. Aujourd’hui c’est l’Arabe… et aussi le Musulman !

Les preuves sont légions et le discours sur l’identité nationale n’est que la couverture politiquement correcte pour exprimer la mauvaise intention front-nationaliste et les basses œuvres car la différence entre le National socialisme d’Hi..er et celui d’aujourd’hui c’est seulement, et salement, le capitalisme et la religion ! En somme, notre régime à l’eau de Vichy dans un bas d’oie n’est qu’un Franquisme qui s’ignore puisqu’il n’a même pas l’intelligence de se reconnaitre, dans lequel le Christianisme est remplacé par une idéologie que nous développerons ci-dessous.

Hortefeux n’aime pas les Auvergnats. Besson ne les adore pas non plus. Sarkozy fait un pas et parle de Musulmans… immédiatement suivi par Morano. La transition est donc faite en douceur mais aussi en profondeur à l’insu de notre plein gré. En somme l’évolution discursive s’est achevée et nous allons voir pourquoi car dans la manœuvre il y a les symboles qui s’affirment et les seuils subliminaux qui s’affichent.

Voyons… pour voir !

Rappelez-vous, cher lecteur, hier on mettait à l’index les Arabes et les Noirs mais plus particulièrement les premiers parce que l’on avait pour but d’atteindre leurs frères d’outre-méditerranée.

Je m’explique.

Les banlieues sont constituées principalement d’Arabes discriminés au quotidien, mis au ban de la société pour toujours. S’il existe en ces lieux de la violence c’est qu’elle est due non à la «race», ni à la «religion» mais au fait social, au délaissement, au racisme quotidien entrainant la précarisation mais aussi la colère qui, même si elle s’exprime parfaitement mal parce qu’orientée dans ce sens afin de mieux la mettre à l’index, n’en reste pas moins un grondement sourd, mais muet, qui ne devrait pas échapper aux politiques.

Ainsi donc, l’Arabe, confondu avec la racaille, devenait le bouc émissaire. Sarkozy en avait annoncé la couleur. Et ce n’était pas innocent car nous savons l’homme profondément attaché à l’idéologie sioniste. Il ne s’en cache toujours pas et œuvre au quotidien, ardemment et sincèrement pour l’État raciste dont il est le Vice-roi. Et si Raoult, dans la droite ligne de son maitre, confond Palestiniens et Banlieusards… ce n’est certainement pas un hasard car sa minceur d’esprit tente de créer un amalgame subliminal entre les deux afin de faire croire aux Français qu’ils sont la réplique des Israéliens, éternelles victimes, et que les Banlieusards sont des Palestiniens éternellement terroristes. Voilà pourquoi la chasse aux Arabes avait été lancée.

Aujourd’hui, la mission étant accomplie… on change de registre et on s’attaque à un autre «danger» : l’Iran.

Les Iraniens ne sont pas des Arabes. Même les débiles racistes le savent. Mais ce que tout le monde sait aussi c’est qu’ils sont Musulmans. Et on a tout fait pour le faire comprendre en affublant le régime de tous les noms d’oiseaux et notamment de celui des «mollahs» afin d’imprimer dans les esprits petits la notion de religion… comme si l’État de l’Apartheid n’était pas un État religieux… celui des Rabbins qui dictent leurs lois.

Bref, l’Iran est un État Islamiqueet comme on a créé le mot «islamiste» afin de faire un amalgame inconscient, le régime islamique devient une nomenklatura terroriste.

Voilà donc la confusion faite. Mais ce n’est pas suffisant. Il faut diaboliser davantage l’Iran afin que son éviction sur le plan international devienne une évidence. Afin, aussi, que le vulgum pecus pense au châtiment de celui qui met en danger la planète et le demande à cor et à cri. Comme pour l’Irak ! La phase de diabolisation de l’Iran est en voie d’achèvement. Mais il faut encore en convaincre le peuple français et par extension l’européen. Quel est le meilleur moyen sinon celui de mettre à l’index l’Islam ? C’est fait en Suisse. Cela le devient en France et bientôt en Europe !

Dans notre pays… Sarkozy a tout le pouvoir pour le faire c’est pourquoi il ne s’en prive pas. Et ses ministres ne font qu’appliquer ses ukases, expression de la défense de l’État d’Israël dans toute sa vilénie. La burka, le voile et autres trompe-l’œil ne sont que des exemples pitoyables d’une véritable régression sociale mais aussi d’un dessein idéologique qui prend la forme d’un monstre sanguinaire. Personne ne parlera, pourtant, de la Ligue de Défense Juive ou du Betar Tagar, extrémistes sionistes juifs violents qui agressent, violentent, et tuent même, ceux qui ne sont pas d’accord avec leur idéologie nazie. Voilà donc comment on tente de diaboliser l’Iran… en diabolisant l’Islam et les Musulmans.

Le message peut paraitre subtil mais en réalité il est grossier car la pratique est toujours la même et l’Irak en est l’exemple patent. Monter les uns contre les autres est une technique éminemment sioniste. Faire du Communautarisme intégral en est une autre et Sarkozy le montre et le démontre car s’il a choisi de prendre sous son aile Dominique Strauss Kahn, Bernard Kouchner et autres, ce n’est certainement pas parce qu’ils sont Juifs mais sionistes puisque nous savons bien que notre fureur nationale ne prendra pas pour ministre de la Santé Rony Brauman ou pour celle de la Justice Gisèle Halimi. Le Judaïsme n’est mêlé au Sionisme que dans le but de faire passer pour antisémites ceux qui auraient l’intelligence de s’attaquer à l’idéologie raciste de Herzl. Que Morano s’en prenne aux «jeunes musulmans» dans le cadre de l’identité nationale n’est que l’expression d’un sionisme quasi-inapparent. Il est curieux de constater que Sarkozy et Morano sont des noms bien de chez nous et qui sonnent bien, d’ailleurs, «identité nationale».

Allez… je te dis Morano, Nadine oummok !

. L’article proposé nous montre la translation du racisme qui s’oriente aujourd’hui vers l’intolérance religieuse. La migration n’est pas innocente car elle est utilisée à d’autres fins et pour d’autres buts sous-tendant des desseins idéologiques.Altermonde-sans-frontières , le 18 décembre 2009

16:48 Écrit par Rachid Z dans Opinions | Lien permanent | Commentaires (7) |  Facebook |

07 novembre 2009

Un an après Tarnac, le temps de la révolte

Un an après Tarnac, le

temps de la révolte

Par ERIC HAZAN,

Libération  , le 07 novembre 2009

L’Etat français, il y a maintenant un an, lançait ses cagoulés sur un petit village de Corrèze, déclenchant ce qui allait devenir «l’affaire Tarnac». Comme beaucoup d’affaires du passé, elle a évolué en deux temps : d’abord le mensonge officiel, puis l’éclat de la vérité sur la nature du pouvoir. Dans les premiers jours, le bruit du mensonge était propagé sans vergogne. A ce moment, pour retourner contre l’appareil d’Etat les armes qu’il pointait sur nous, nous avons fait appel dans nos interventions publiques au vieux fonds humaniste-démocratique de la gauche. Dans l’inquiétude où nous étions sur le sort de nos amis emprisonnés, nous avons eu spontanément recours à cet arsenal usé mais rassurant, le mieux fait pour réunir des voix, des sympathies, des signatures.

Seulement voilà, une année s’est écoulée, et c’est peu de dire qu’elle a permis à la lumière de jaillir, sur la fabrication policière de l’affaire et surtout sur le pouvoir qui l’a montée. On a vu se multiplier les rafles de sans-papiers - oui, des rafles - dans les quartiers populaires des grandes villes, détruire au bulldozer les abris que les migrants afghans et irakiens s’étaient construits du côté de Calais, expulser par avion trois Afghans vers leur pays en guerre avec l’assurance du sinistre Besson que leur sécurité y serait garantie. On a vu des gendarmes avec chiens fouiller les cartables des écolières à Marciac, arrêter un car scolaire et traiter les enfants comme des suspects près de Pau.

On a assisté à la condamnation à des années de prison ferme de jeunes habitants de Villiers-le-Bel coupables d’avoir jeté des pierres contre la police - et à la relaxe des policiers en cause dans l’accident qui avait causé la mort de Moushin et Larami, et jeté le trouble dans la ville. On a vu l’Assemblée nationale voter sans hésitation la loi scélérate sur la répression des bandes organisées et Brice Hortefeux, entre deux blagues racistes, prendre argument des désordres de Poitiers pour ressusciter par simple décret le fichier Edvige en l’élargissant jusqu’aux enfants de 13ans. Ce décret d’Hortefeux est daté du jour de la Sainte-Edvige - un humour qui lui avait déjà fait organiser un sommet européen sur l’immigration à Vichy, et qui finira par le perdre.

Bref, pendant cette année, on a vu à l’œuvre le cynisme, la brutalité, l’indifférence affichée à la souffrance, le tout sur fond de suicides à France Télécom et de gestion crapuleuse de «la crise». On peut s’étonner que de tout ce malheur rien ne s’ensuive, que la sentence prononcée par ce régime contre lui-même ne soit pas exécutée - comme s’il n’y avait plus de peuple pour le faire. Mais ce n’est pas le peuple qui manque, c’est la décision - avec la conscience que le rapport de forces ne nous est défavorable qu’en apparence. L’oligarchie cherche à nous maintenir dans ce désespoir qui forme sourdement le liant de la situation.

Mais il peut soudain se défaire : on le perçoit dans certaines grèves,certaines manifestations déterminées, dans tous ces moments collectifs qui échappent à l’étouffoir des bureaucrates syndicaux et des partis qui se prétendent politiques.

Pour que se répande la joie de conquérir une nouvelle existence, il nous faut sortir du domaine des Idées, élaborer en commun les formes de vie à venir : que dans les corps en crise - écoles, hôpitaux, énergie, transports, agriculture, université -, ceux qui triment songent à comment ils s’organiseront sans ceux qui sont là pour les gérer ; que ceux qui ne se résignent pas à l’apartheid rampant se réunissent pour savoir comment rendre immédiatement aux villes leur rôle et leur beauté ; que tous, nous préparions la mise à la retraite d’office des financiers, des économistes et des géopoliticiens.

Le temps n’est plus à l’indignation humaniste ni à l’analyse sociologique. Il ne s’agit plus de faire la critique de l’oligarchie au pouvoir mais tout simplement de la congédier. Car le maintien d’un régime responsable de tant de cruauté et qui n’en garantit que la permanence est une éventualité infiniment plus redoutable que l’insurrection qui vient.

 

15:37 Écrit par Rachid Z dans Opinions | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

04 novembre 2009

Quand Lévi-Strauss dénonçait l'utilisation politique de l'identité nationale

Quand Lévi-Strauss dénonçait l'utilisation politique de l'identité nationale 

 

Philippe Descola, professeur au Collège de France

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En 2005, Claude Lévi-Strauss prononçait un discours mettant en garde contre les dérives de politiques étatiques se fondant sur des principes d'identité nationale. "J'ai connu une époque où l'identité nationale était le seul principe concevable des relations entre les Etats. On sait quels désastres en résultèrent", disait-il. Pour Philippe Descola, professeur au Collège de France et qui a succédé à Claude Lévi-Strauss à la tête du laboratoire d'anthropologie sociale, "c'est la double expérience, personnelle et politique d'un côté et d'ethnologue de l'autre, qui a conduit Lévi-Strauss à récuser et vivement critiquer l'accaparement, par des Etats, de l'identité nationale".

 

En quoi la pensée de Lévi-Strauss éclaire-t-elle l'actuel débat sur l'identité nationale ?

Philippe Descola

Par ailleurs, toute son expérience d'ethnologue montre que l'identité se forge par des interactions sur les frontières, sur les marges d'une collectivité. L'identité ne se constitue en aucune façon d'un catalogue de traits muséifié, comme c'est souvent le cas lorsque des Etats s'emparent de la question de l'identité nationale. Les sociétés se construisent une identité, non pas en puisant dans un fonds comme si on ouvrait des boîtes, des malles et des vieux trésors accumulés et vénérés, mais à travers un rapport constant d'interlocution et de différenciation avec ses voisins. Et c'est cette double expérience, personnelle et politique d'un côté et d'ethnologue de l'autre, qui l'a conduit à récuser et vivement critiquer l'accaparement, par des Etats, de l'identité nationale.

Le thème de la diversité culturelle lui était cher. Or ses écrits n'ont pas toujours été très bien compris, notamment Race et Culture, dans lequel il affirme le droit de chaque culture de se préserver des valeurs de l'autre

Claude Lévi-Strauss a été un des artisans, après la guerre, de la construction d'une idéologie à l'Unesco qui rendrait impossible les horreurs de la seconde guerre mondiale et ce qui l'avait provoquée : le racisme et le mépris de l'autre. C'est dans ce cadre qu'il a rédigé deux ouvrages. Le premier, Race et Histoire, met en forme le credo de l'Unesco : il n'y a pas de race. S'il existe des différences phénotypiques, celles-ci n'ont aucune incidence sur les compétences cognitives et culturelles des différentes populations. Ce qui compte, c'est la capacité à s'ouvrir à autrui et à échanger de façon à s'enrichir de la diversité culturelle.

Le deuxième texte, Race et Culture, visait à préciser certains aspects du premier, mettant l'accent sur le fait que pour qu'il puisse y avoir échange et contraste entre sociétés voisines, il faut qu'elles conservent une certaine forme de permanence dans les valeurs et les institutions auxquelles elles sont attachées. Lévi-Strauss voulait souligner que l'échange n'implique pas l'uniformisation. Quand il est entré à l'Académie française, on lui a reproché d'intégrer une institution vieillotte. Or il répondait que les rites et les institutions sont fragiles et que par conséquent, il faut les faire vivre. Il portait, sur les institutions de son propre pays, un regard ethnographique, le "regard éloigné", celui que l'on porte sur des sociétés distantes.

L'incompréhension du texte Race et Culture ne vient-elle pas aussi d'une confusion entre identité et culture ?

C'est en Allemagne, au XIXe siècle, que le terme de culture se développe comme concept et comme outil politique. A l'époque, l'Allemagne est travaillée de toutes parts par la question de l'unité nationale. Les intellectuels germanophones s'emparent de la notion de culture pour définir ce que serait le creuset d'une nation allemande à venir. En France ou au Royaume-Uni, en revanche, le terme était très peu usité. On parlait plutôt de civilisation.

La notion de culture a migré de l'autre côté de l'Atlantique avec la première génération d'anthropologues américains – tous d'origine allemande. C'est avec sa fortune dans l'anthropologie américaine qu'elle est revenue en Europe après la guerre. Lévi-Strauss a lui-même fait usage de cette notion de culture, à la fois dans une tradition classique philosophique et dans un sens technique, celui de la tradition allemande.

En Europe, le principe de culture – qui est une façon propre à l'Occident de penser l'identité – a rencontré un succès imminent, avec l'inconvénient de faire croire que les identités sont constituées de systèmes clos. La tradition muséologique a joué un rôle dans ce sens. Croire que l'on peut mettre une culture dans un musée en réunissant des objets à l'intérieur de quelques vitrines est extrêmement réducteur.

Y a-t-il dès lors des alternatives à ce concept de culture ?

Je m'efforce de dépasser ce dualisme entre nature et culture au sein duquel nous sommes plongés. Pour y échapper, il faut imaginer une façon pour les collectifs à la fois humains et non humains de construire ensemble des destinées, des projets. Lévi-Strauss insistait beaucoup sur le fait que c'est dans le rapport aux animaux et aux plantes que se construit l'humanité. C'est dans ces systèmes d'interaction qu'on peut concevoir une façon nouvelle d'appréhender la vie sociale. Ce chantier a été rendu possible grâce à la pensée et l'œuvre de Claude Lévi-Strauss et on peut espérer qu'il aura des conséquences politiques.

: Lévi-Strauss a été très marqué dans sa vie personnelle par l'échec des démocraties européennes à contenir le fascisme. Alors qu'il avait été tenté par une carrière politique – il était un des espoirs de la SFIO (Section française de l'internationale ouvrière) lorsqu'il était étudiant et avait tenté de mener une campagne électorale dans les années 1930, interrompue par un accident de voiture –, il a expliqué par la suite qu'il s'était senti disqualifié pour toute entreprise politique pour n'avoir pas su comprendre le danger des idéologies totalitaires pour les démocraties européennes. Il a également été contraint à l'exil par les lois raciales de Vichy, donc il a pu mesurer, dans sa vie et dans sa personne, ce que signifiait l'adoption par des Etats de politiques d'identité nationale.
Propos recueillis par Mathilde Gérard, Le Monde, le 04 novembre 2009

20:30 Écrit par Rachid Z dans Opinions | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

03 novembre 2009

Mouloud Aounit : «La France ne s’est toujours pas libérée du racisme»

Mouloud Aounit

«La France ne s’est toujours pas libérée du racisme»

Mouloud Aounit

Par Emilie Rive,

Mouloud Aounit est président du Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples qui fêtait ses soixante ans d’existence, samedi.

En pleine campagne gouvernementale sur l’identité nationale, le Mrap a fêté, samedi, ses soixante ans. Cette actualité ne pouvait être absente des réflexions de son président, Mouloud Aounit.

L’existence du Mrap est-elle d’une nécessaire actualité, soixante ans après sa création ?

Mouloud Aounit : Malgré ses discours universalistes sur les droits de l’homme, malgré les mobilisations, la France ne s’est absolument pas libérée du crime de l’homme contre l’homme qu’est le racisme. Notre pays n’est pas capable de mettre en œuvre le principe fondamental de l’égalité de traitement de ses populations, est incapable de regarder son passé colonial en face. Des engagements ont été pris, qui devaient décrisper le pays pour que l’immigré soit non objet de rejet mais sujet de droit. Ils sont restés lettre morte. Ainsi, le droit de vote et d’éligibilité des étrangers non communautaires et les revendications portées par la Marche de l’égalité ne sont toujours pas d’actualité. Plus de vingt-cinq ans après, on ne reconnaît toujours pas les enfants d’immigrés comme Français et les discriminations sont prégnantes. Il faut constater aussi que la France s’est enfoncée dans l’instrumentalisation politique de l’immigration, qu’elle a criminalisée. Donc, le Mrap, s’il a un mot à porter, c’est «résister». Il est né de la Résistance et, comme la France est toujours gangrenée par ces tumeurs, résister demeure un combat inachevé.

Que pensez-vous du débat sur l’identité nationale et l’immigration initié par le gouvernement ?

Mouloud Aounit : Les forces de gauche, associatives, politiques, morales, intellectuelles, ont commis une faute immense : nous n’aurions jamais dû laisser passer un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale. Quand on met ensemble immigration et identité nationale, il y a inexorablement l’idée du danger que peut représenter, pour l’identité nationale, l’immigration. Et cela est porteur de racisme. Mais ce débat est aussi révélateur d’une crise de l’identité d’une partie de la société française vis-à-vis de ses propres fondamentaux et valeurs. Elle est en échec devant son modèle intégrationniste parce qu’elle n’a rien fait pour le réussir. Et devant l’émergence des problématiques religieuses, ses fondamentaux identitaires comme la nation, les droits de l’homme, et tout ce qui a fondé l’identité nationale, sont remis en cause. Le gouvernement en profite pour monter en exergue cet échec. Ce débat sur l’identité est une entreprise raciste et xénophobe. Elle structure les logiques d’enfermement, le rejet de l’autre et des pluralismes.

Ce rapprochement entre immigration et identité nationale vous inquiète-t-il ?

Mouloud Aounit

. : Nous sommes devant un racisme d’État qui s’appuie sur des politiques publiques. Un des moteurs de la crispation vient de ce qu’on a toujours dissocié l’immigration de la question sociale, pour se retrouver avec un traitement ethnique et des logiques communautaires où l’identité nationale c’est être Blanc et de culture judéo-chrétienne. Ce débat est porteur de xénophobie, de racisme, de logique de peur et de haine, et, le pire, c’est qu’il valide les théories du choc des civilisations, au lieu d’appréhender le véritable enjeu, celui de la construction du vivre ensemble dans les sociétés multiculturelles en y liant les questions sociales. Nous avons le devoir d’éclairer, de résister, pour éviter que la dignité humaine, que l’égalité de traitement ne soient de vains mots. Nous ne sommes pas à l’abri d’une forme nouvelle de fascisme, puisque nous sommes sur la même logique du rejet de l’autre.
L’Humanité, le 02 novembre 2009

17:35 Écrit par Rachid Z dans Opinions | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

30 octobre 2009

Liberté, égalité, «identité»

Liberté, égalité, «identité»

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Par ÉRIC ZEMMOUR,

 

Le Figaro  

, le 30 octobre 2009

 

La ficelle tactique est épaisse comme une corde de marin. Quand Eric Besson annonce un grand débat sur «l'identité nationale», on se souvient de la présidentielle de 2007 ; on imagine les mauvais sondages consécutifs à la «séquence» Polanski-Mitterrand-Jean Sarkozy ; on devine les brillantes analyses du conseiller de l'Elysée Patrick Buisson sur la coupure avec l'électorat populaire. La gauche joue parfaitement le rôle qui lui est assigné ; Vincent Peillon explique que la «burqa ne menace pas l'identité nationale» ; Besson connaît par cœur ses anciens camarades.

Cette question mérite pourtant autre chose que le cynisme électoraliste. Besson parle de «valeurs de l'identité nationale» ; la gauche ne connaît que celles de la République. Et la France dans tout cela ? Besson affirme qu'il conduit la même politique migratoire que les ministres de l'Intérieur de Jospin. Qui avait amené Le Pen au second tour de la présidentielle de 2002 ! Il expulse trois Afghans et se réjouit des 100 000 naturalisations par an.

Comme chaque année depuis vingt ans. A l'UMP comme au PS, on vante les mérites de la «diversité». Ce concept sémantique est le fils du «droit à la différence» des années 80, et le frère idéologique des «accommodements raisonnables» qui, venus du Canada en passant par le traité européen de Lisbonne, nous contraignent à conclure des «compromis» avec la culture des migrants. L'antithèse de notre bonne vieille assimilation qui imposa la culture française, sa langue, son histoire, son mode de vie, aux vagues passées d'immigrants. Mais que nos élites, de droite comme de gauche, hantées par la culpabilité coloniale, fascinées par le modèle multiculturel anglo-saxon, séduites par le dépassement de la nation dans l'Europe, habitées par le mépris pour la plèbe, le «beauf», et talonnées par le capitalisme mondialisé qui a besoin de main-d'œuvre bon marché et de consommateurs «benettonisés», ont jeté aux orties depuis belle lurette.

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