22 juillet 2013

Trappes, les musulmans et le racisme d’Etat

Trappes, les musulmans et le racisme d’Etat

Noël Mamère, député de Gironde, le 22 juillet 2013

Trappes, la ville de Jamel Debbouze et d’Omar Sy, ne rigole plus avec ses humoristes. Des centaines d’habitants ont attaqué le commissariat, à coups de pierres, symbole pour ces jeunes Français issus de la colonisation de l’atteinte à leur dignité.

Le motif de cette poussée de violence ? L’exigence de libérer un homme qui avait osé protester contre l’interpellation de sa femme par des policiers ; elle portait le voile intégral, les policiers voulaient contrôler son identité.

Ces faits posent d’emblée trois questions :

Où est passée la police de proximité promise par la gauche qui devait remplacer les BAC et autres compagnies de CRS dans les quartiers dits sensibles ?

Pourquoi interpeller en plein ramadan une jeune femme voilée, sachant que durant cette période, un tel geste peut être interprété comme une provocation à l’égard des populations musulmanes ?

Enfin, la loi sur le voile intégral est-elle pertinente ?

Des lois productrices de discriminations

J’ai fait partie des rares députés qui ont toujours considéré les différentes lois sur le voile comme productrices de discriminations et de violences potentielles. Nous y sommes.

Si l’on ajoute à cela le refus de Manuel Valls d’appliquer la promesse de François Hollande d’en finir avec le contrôle au faciès, une telle conjonction ne pouvait que produire le type d’émeute à laquelle nous venons d’assister.

Les déclarations martiales du ministre de l’Intérieur, les vociférations de Christian Estrosi, Hortefeux et Le Pen n’y changeront rien.

La révolte de Trappes nous oblige aussi à réfléchir sur la vague d’islamophobie qui s’est emparée de notre pays. Le ministre de l’Intérieur, cette dernière semaine, dénonçait la multiplication des faits anti-musulmans dans plusieurs villes de la périphérie parisienne, à Chanteloup-les-Vignes et à Argenteuil.

A Marseille, la question du voile revient au centre de l’actualité et avec elle, celle de la place des musulmans dans la société.

Le boomerang du racisme d’Etat

Au nom de l’universalisme, on a trop longtemps eu tendance à nier le rôle de la religion dans la société française. L’Etat a fait de l’Islam – deuxième religion de France – un culte discriminé sans que le législateur tente de résoudre les problèmes vécus au quotidien par les fidèles (comme les carrés musulmans au sein des cimetières, la régulation du marché de la viande hallal ou la construction des mosquées).

Sous prétexte de combattre les signes religieux ostentatoires, on a privilégié la seule lutte contre le voile et inventé de nouvelles discriminations pour des femmes qui se voient doublement mises à l’index : en tant qu’arabe et musulmane, ne pouvant plus travailler dans certains établissements, et stigmatisées dans tous leurs actes quotidiens.

De fait, un racisme d’Etat, utilisant l’amalgame entre musulmans, islamistes, terroristes et immigrés, s’est lentement insinué dans la société française, préparant le terrain à des conflits de civilisations à l’échelle des territoires.

Le moment est venu pour la France de prendre cette question à bras-le-corps. Si on ne lui donne pas de réponse autre que répressive, elle va nous revenir au visage comme un boomerang.

Trente ans après la marche pour l’égalité

Le problème que nous rencontrons se joue dans le cadre franco-français, dans un pays qui a érigé la laïcité en dogme. Mais – et c’est là toute la difficulté – il est marqué par un contexte international où l’islam politique a pris le pouvoir dans plusieurs sociétés musulmanes, à la faveur des printemps arabes.

Dans ces sociétés, comme la Tunisie ou l’Egypte, les classes moyennes refusent à juste titre ce qu’elles considèrent comme un dévoiement théocratique de leur révolution. Elles ont raison et nous les soutenons.

Mais cette solidarité ne doit pas nous faire oublier qu’en France, ce sont des populations discriminées qui se revendiquent de l’Islam. Il faut donc refuser tout amalgame entre les deux situations et tracer les chemins d’un dialogue pour parvenir à apaiser les tensions.

Malheureusement, en temps de crise morale, économique et sociale, il est tellement plus facile pour de nombreux responsables politiques d’utiliser les musulmans comme des boucs émissaires, que de trouver les mots d’apaisement et de prendre le temps de comprendre pourquoi on en est arrivés là.

Mais Trappes, trente ans après la marche pour l’égalité et contre le racisme, nous oblige aussi à reconsidérer la politique de la ville menée par les gouvernements de droite et de gauche. Depuis novembre 2005 et les révoltes urbaines généralisées, rien n’a été fait pour répondre aux préoccupations des habitants des quartiers populaires.

L’américanisation des banlieues françaises

L’Etat a démontré son incapacité à apporter des réponses à la lutte contre le chômage des jeunes, aux questions d’éducation et de formation, à l’enclavement des quartiers et à la relégation des habitants.

Cette inertie a favorisé la fuite d’une partie de ses habitants a créé, malgré le discours ambiant sur la mixité sociale, des ghettos où sont concentrées des populations en fonction de leur appartenance ethnique et religieuse.

Or, de nouveaux conflits urbains dessinent le portrait d’une France séparée. Cette américanisation des banlieues françaises est en contradiction absolue avec le rappel intangible des principes républicains, rabâchés par ceux qui croient encore vivre sous la Troisième République.

La vulgate anticommunautariste n’est qu’un prêt-à-penser inutile pour comprendre notre société multiculturelle. Il faudra un jour dépasser cette contradiction :

ou accepter une certaine logique communautaire, en s’appuyant sur les forces vives de «l’empowerment», c’est à dire la capacité des populations à faire surgir en leur sein de nouvelles élites urbaines, comme aux Etats-Unis ou en Afrique du Sud ;

ou appliquer l’égalité réelle des droits, ce qui suppose un investissement sans commune mesure avec nos capacités actuelles. Mener les deux de front, c’est possible et cela porte un nom : la société du bien vivre ensemble.

Commentaires

Cessons de stigmatiser les musulmans !

Par Béligh Nabli (Maître de conférences à Sciences Po Paris), le 25 juillet 2013

Les islamistes ne sont pas seuls à être hantés par l'islam. Une séquence médiatique récente souligne l'extension et la profondeur de cette "maladie obsessionnelle". Ainsi, d'aucuns ont cédé à la tentation de privilégier le prisme religieux pour interpréter les événements de Trappes (Yvelines), et ce pour mieux ignorer leur dimension profondément sociale.

On retrouve la trace de cette même paresse ou malhonnêteté intellectuelle dans la question posée par le journaliste Laurent Delahousse au président Hollande, le 14-Juillet, évoquant le spectre d'un "parti islamiste français". Ou encore dans le tweet récent de la Femen Inna Shevchenko, intimement persuadée de la laideur intrinsèque de l'islam.

L'islam est devenu le jouet – ou plutôt le punching-ball – préféré des acteurs de la société du spectacle. Le fait n'a pas de quoi surprendre. Derrière la pseudo-audace journalistique ou la provocation féministe, cette posture de "lanceur d'alerte" ne fait que conforter l'esprit ou la pensée dominante qui prévaut dans l'espace public et politique.

En présumant l'incompatibilité ontologique entre l'islam et la liberté, l'islam et la démocratie, ces coups médiatiques cultivent une hystérisation du débat public qui s'inscrit sur fond d'anxiété identitaire. Une série de sondages avait ainsi signalé qu'une majorité de Français trouve l'islam "trop visible", qu'il constitue une "menace" pour le pays. Sur ce point, l'alternance politique et l'arrivée de la gauche au pouvoir ne se sont pas accompagnées d'un véritable changement de climat.

Si la critique de la religion en général n'est en rien condamnable, viser systématiquement l'islam devient pour le moins troublant. Certes, cette démarche rhétorique et idéologique est censée frapper la religion en tant que telle, non les musulmans... Reste que derrière cette argutie formelle, ou fiction juridique, nul ne saurait ignorer la cible réelle de ce genre de postures.

Les citoyens français (ou non) musulmans (ou du moins apparemment) se trouvent prisonniers d'une chaîne de présomptions ou de soupçons – Arabes/musulmans, musulmans/islamistes, islamistes/terroristes – dans laquelle les divers éléments s'amalgament insensiblement.

Le discours agressif contre l'islam qui s'exprime depuis la fin de la guerre froide s'inscrit dans une histoire moderne : le regard porté sur les sociétés arabo-musulmanes fut transposé à la présence musulmane en Occident. L'islam est devenu aux Etats-Unis comme en Europe un problème de politique étrangère, mais aussi une question de politique intérieure. La présence musulmane étant perçue à la fois comme une menace sécuritaire et identitaire.

La montée de l'intégrisme islamique a coïncidé avec la quête d'un nouvel ennemi stratégique et symbolique en Occident. Partant, la critique de l'islam(isme) s'est substituée subrepticement à la critique du communisme.

Aux Etats-Unis, puis en Europe, l'incapacité supposée des sociétés arabes ou musulmanes à adhérer à la modernité, assimilée aux valeurs occidentales de démocratie, de centralité de l'individu et de sécularisation, s'est répandue dans les milieux politiques et intellectuels. Cette lecture culturaliste et essentialiste vient figer la représentation des musulmans dans l'image d'une masse informe, archaïque, à la fois soumise et incontrôlable (si ce n'est par la force). Cette perception a justifié le soutien des régimes occidentaux à des régimes arabes autoritaires, qui avaient le mérite de maintenir l'ordre et la stabilité...

Après les attentats du 11 septembre 2001 à New York, la figure de l'Arabo-musulman incarne définitivement cet ennemi symbolique de l'Occident. Cette perception est étayée par la thèse du "choc des civilisations", développée par le politologue américain Samuel Huntington, selon laquelle l'ordre du monde tient à un conflit de systèmes de valeurs dans lequel la civilisation islamique menace l'Occident.

Le soulèvement de peuples arabes en 2011 a revitalisé l'obsession islamiste. Preuve de la persistance des vieux réflexes, des notions superficielles ("hiver islamiste") ou fantasmagoriques ("islamofascisme") ont (re)surgi pour mieux réduire les Arabes à un bloc monolithique écrasé par le poids de la religion musulmane. Il serait intellectuellement malhonnête de résumer le "réveil arabe" aux outrances salafistes et à la montée des partis liés à la confrérie des Frères musulmans.

Le sentiment de méfiance/défiance par rapport à la chose musulmane va grandissant, illustré en France par l'instrumentalisation politique autour des manifestations visibles – ostentatoires – de l'identité musulmane (mosquée, port du voile, etc.).

En France, la problématique de l'immigration est dépassée aujourd'hui par celle – plus aiguë – de l'intégration ou de l'inclusion des musulmans, dont l'identité complexe contribue à interroger l'"occidentalité" et leur compatibilité avec les valeurs de la République. Les débats récurrents sur l'intégration et l'identité nationale témoignent d'une tension sociale et d'un questionnement existentiel liés notamment à cette présence musulmane.

Pourtant, contrairement aux thèses culturalistes encore en vogue, il n'y a nulle incompatibilité entre le fait d'être musulman et l'adhésion au modèle républicain à la française, concept structurel mais non figé. Mieux, le discours critique développé par les musulmans de France contre le discours de stigmatisation dont ils font l'objet se fonde sur la devise de la République : "Liberté, égalité, fraternité".

Les musulmans de France renvoient trop souvent à un bloc homogène, figé, animé des passions humaines et rétif à la modernité. Pourtant, si singuliers soient-ils, les musulmans ne sont imperméables ni à la raison, ni aux valeurs universelles.

Écrit par : Rachid Z | 26 juillet 2013

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