18 juin 2013

"La fin de la modernité juive. Histoire d’un tournant conservateur"

"La fin de la modernité juive. Histoire d’un tournant conservateur"

Enzo Traverso

Compte-rendu de la conférence-débat organisée à l’UPJB ce 14 juin. Enzo Traverso, enseignant à Cornell University (USA), nous présente son dernier livre et nous explique l’évolution de la pensée juive contemporaine :

«Après la deuxième guerre mondiale, s’amorce un processus de déclin de l’antisémitisme. Avant la deuxième guerre mondiale, il fallait être antisémite pour faire une carrière politique ou académique, aujourd’hui, l’antisémitisme n’a plus droit de citer. Un politicien antisémite est quelqu’un qui s’expose à des risques, ce n’est pas comme ça qu’il peut bâtir sa carrière.

Parallèlement à ce déclin de l’antisémitisme, qui ne fait plus des juifs par excellence la figure de l’altérité négative au sein du monde occidentale mais progressivement après la seconde guerre mondiale, on a assisté au renversement de cette perspective. La mémoire de la Shoah est devenue aujourd’hui une pratique institutionnalisée. La mémoire de la Shoah est désormais portée non plus par les juifs, une communauté meurtrie par un génocide, elle est devenue une des formes d’expression des politiques de la mémoire des États, des gouvernements. Je la définis comme une religion civile.

On a besoin de se souvenir d’un génocide pour éviter qu’il ne se répète mais aussi pour combattre les formes d’exclusion, de xénophobie et d’oppression qui peuvent exister dans le présent. Or, la mémoire de la Shoah remplit de moins en moins cette fonction-là, me semble-t-il. Elle est une mémoire qui vise à ériger un culte sacré, à créer une sorte de mystique autour d’un évènement séparé de la société. Pour ne pas parler des instrumentalisations de cette mémoire, qui sont, à mes yeux, particulièrement scandaleuses et de plus en plus courantes.

A côté de ce déclin de l’antisémitisme, je pense que l’on assiste en Europe, dans le monde occidentale en général, à l’émergence d’une nouvelle forme de racisme et d’exclusion qui vise, comme cible privilégiée, les musulmans, l’islam. Et l’islam, d’une certaine façon, aujourd’hui, tendanciellement, joue ce rôle métaphorique comme l’a été la judaïté dans le passé. L’Europe s’est débarrassée de ce démon qui l’a hanté si longtemps et c’est une très bonne chose, personne ne pourra se plaindre du fait que quand il y a un acte antisémite, cela suscite la réprobation générale, c’est très bien. Malheureusement, il y a d’autres actes de racisme qui ne suscitent pas la même réprobation et qui sont mêmes encouragés par les politiques xénophobes. J’ai l’impression que cette incarnation métaphorique d’une altérité négative, aujourd’hui, est incarnée par les musulmans. C’est pour cela que je parle d’islamophobie, comme il y a une homophobie ou une judéophobie, qui remplit cette fonction. Et parfois, il y a même des affinités qui sont frappantes : le portrait de l’islamiste qui organise des complots ou des attentats rappelle de près la caricature antisémite du bolchévique qu’on trouve dans la presse européenne des années 20.» (Enzo Traverso, le 14 juin 2013)

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