19 avril 2013

Arrestation avec caméra: quand les nuances manquent pour les Belges partis en Syrie

Arrestation avec caméra

Quand les nuances manquent pour les Belges partis en Syrie

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Apache, le 19 avril 2013

Vous vous souvenez du 26 novembre 2002 ? Devant le parlement, le Premier ministre Guy Verhofstadt appelait avec émotion à l'arrestation de Dyab Abou Jahjah. Deux jours auparavant Mohamed Achrak, un professeur de religion islamique, avait été abattu à Anvers par un voisin. L'évènement déclencha des émeutes, jusqu'à provoquer une violente altercation entre Abou Jahjah et l'ancien chef de la police d'Anvers, Luc Lamine.

A l'époque, Jahjah menait la Ligue arabe européenne (LAE): un mouvement politique, perçu en Flandre comme préparant la "jeunesse colorée" de Borgerhout à la révolution. Pas en Syrie, mais bien à Anvers.

Les images de ces émeutes et de l'altercation filmée entre Dyab Abou Jahjah et Luc Lamine avaient suffi à Guy Verhofstadt pour piétiner de ses mocassins le principe de séparation des pouvoirs et, en tant que Premier ministre belgique, appeller à l'arrestation du "fauteur de troubles".

Le soir même, Abou Jahjah était arrêté à Deurne, soupçonné d'avoir participé à la création d'une milice privée. L'électorat blanc, effrayé – le Vlaams Blok connaissait alors son âge d'or - pouvait désormais retourner se coucher l'esprit léger. Dès le lendemain, en lien avec ce dossier, les journaux du pays vibraient aux échos des rumeurs concernant la découverte d'armes, d'argent sale et même de contenus pédopornographiques.

Dans les faits, il n'en fut rien: Dyab Abou Jahjah fut acquité sur toute la ligne par un tribunal sur ces questions.

Il n'y a personne pour défendre ces jeunes provenant de milieux défavorisés se rendant sur le front

Depuis quelques semaines, la Flandre et toute la Belgique regardent à nouveau avec effroi vers un nouveau phénomène: ces musulmans radicaux qui partent combattre en Syrie contre le régime de Bachar al-Assad. Parfois, une voix parvient à faire entendre qu'il s'agit en grande partie de jeunes scandalisés par ce qui se déroule en Syrie. Mais le consensus flamand veut qu'il s'agisse plutôt de jeunes musulmans extrémistes, envoyés au front par Fouad Belkacem en personne.

De son côté, la police d'Anvers entre dans le jeu, affirmant qu'il faut désormais porter une attention toute particulière aux jeunes se laissant soudainement pousser la barbe. Ce qui équivaudrait à acheter un aller-simple en avion, direction la Syrie.

Les bourgmestres d'Anvers, Vilvorde et Malines trottent de média en média. Chaque jour ou presque, les journaux télévisés flamands donnent à voir des images du film publié sur Youtube, "Abu Dinges", montrant de jeunes flamands et néerlandais se battant en Syrie. Et afin de personnaliser le tout, on n'hésite pas à évoquer l'histoire du père du jeune Jejoen Bontinck, parti en Syrie à la recherche de son fils.

Il n'y a évidemment personne pour défendre ces jeunes provenant de milieux défavorisés se rendant sur le front. Ou pour rappeler que chaque personne partie, poussée par l'extrémisme ou un recruteur, est une personne de trop.

Mais jouer de nuances reste un exercice délicat dans la dynamique médiatique actuelle. A peu près aussi délicat que de critiquer l'ampleur peut-être excessive accordée à la couverture des attentats de Boston, ayant provoqué la mort de trois personnes. Ou de faire remarquer que l'on a trop peu traité la vague d'attentats ayant entraîné le décès de 31 personnes le jour avant, mais en Irak cette fois.

Blancheur de peau

Le phénomène n'est pas neuf: journaux et chaînes de télévision créent et diffusent des informations à destination d'hommes blancs d'âge moyen, se sentant plus impliqués par le sort d'un Américain que d'un Irakien.

Il en va de même pour le récit des combattants syriens, présenté comme un homme blanc voudrait le voir. "Nous" nous demandons comment "nous" pouvons éviter qu' "ils" ne partent. Il s'agit de la manière dont "nous" nous sentons face à un extrémisme rampant se développant apparemment dans les grandes villes. "Nous" devons être rassurés.

Comme Verhofstadt au temps de l'arrestation d'Abou Jahjah, lorsque ses déclarations s'adressaient non pas à un "électorat coloré", mais bien aux électeurs blancs apeurés. Journaux papiers et télévisés poursuivent aujourd'hui le même dessein.

Cette dichotomie entre un "nous" et un "ils" produit une image déformée des positions de l'opinion publique. Les médias traditionnels se pensent encore comme étant le miroir de l'opinion publique de notre pays. C'était peut-être en partie le cas il y a quelques décennies, avec un paysage médiatique bien compartimenté. Mais aujourd'hui, la donne a changé. Et cela a des conséquences.

La présomption d'inno... quoi?

Personne n'a remarqué la présence en masse des caméras et des journalistes durant les perquisitions

Par ailleurs, ce dossier [des jeunes en Syrie] a d'apparence tellement été bien géré, les médias l'ont tellement développé, que personne n'a remarqué la présence en masse des caméras et des journalistes devant la porte du domicile de Fouad Belgkacem, en face de l'hôpital Brugmann, ainsi qu'à Vilvorde lors d'une série de perquisitions réalisées le mardi 16 avril 2013. Le parquet aurait organisé une conférence de presse qu'il n'aurait pas pu faire mieux.

La chaîne publique flamande VRT a montré les préparatifs des agents, à l'aube, juste avant le lancement de l'opération. La chaîne VTM a, quant à elle, résonné toute la journée au son des "mots doux" de Belkacem à l'adresse de la presse.

Et lorsque son avocat, Walter Damen, a critiqué cette présence massive des journalistes ainsi que l'évident non respect de la présomption d’innocence d'une telle procédure, personne ne semblait y avoir pensé. Non, trop content de son arrestation, comme celle d'Abou Jahjah il y a dix ans de cela.

18:35 Écrit par Rachid Z dans Politique - Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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