13 avril 2013

Sans intervention, la gangraine Al-Nosra rongera toujours plus la Syrie

Sans intervention, la gangraine Al-Nosra rongera toujours plus la Syrie 

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Jean Morizot, le 13 avril 2013

Le journaliste et photographe indépendant Jean-René Augé, 25 ans, en est à son troisième voyage auprès des rebelles syriens. Il évoque la récupération de la contestation par les jihadistes, principalement représentés par le front Al-Nosra, qui marque un tournant dans la guerre civile. Les enjeux sont immenses.

Le front jihadiste jabhat al-Nosra fait beaucoup parler en ce moment. Pouvez-vous nous raconter la genèse de ce groupe ?

Le premier acte marquant d’Al-Nosra en Syrie a été l'attentat du 23 décembre 2011 à Damas. Un attentat aux voitures piégées et béliers contre l'un des centres des services de renseignements du régime de Bachar Al-Assad. Cette attaque, qui a fait une trentaine de morts, a eu un écho mondial. A l'époque, le mode d'action du groupuscule était inédit et tendait à appuyer la thèse du régime de Damas, à savoir que les rebelles sont des terroristes islamistes. Beaucoup d’observateurs ont d’abord pensé que cette attaque spectaculaire avait été orchestré par Damas pour redonner un peu de crédibilité au régime. C'était en fait la première sortie au grand jour d'Al-Nosra.

Comment le front fonctionne-t-il ?

Cela reste très secret et obscur. En tant que journaliste occidental, il est particulièrement difficile d'entrer en contact prolongé avec ces combattants. Mais il est évident qu'Al-Nosra fonctionne sous forme de groupuscules terroristes, disséminées dans le pays sur le modèle d'Al-Qaida.

Qui sont les soldats d’Al-Nosra ?

Al-Nosra est, à la base, constitué d'une majorité de syriens mais cette part tendrait à diminuer au fil du le temps au profit de djihadistes venant d'autres pays arabes et d'Europe. Il faut souligner que dans le pays, peu de groupes de combattants s'affilient au mouvement, même s'ils en saluent les victoires. Pourtant, d'après les dirigeants d’Al-Nosra, leurs membres se compteraient par milliers. L’estimation la plus haute parle de 6000 hommes.

Ce groupe islamiste est le principal. Comment est-il devenu si puissant ?

C'est là le cœur du problème. Pour combattre en Syrie, il faut du soutien en amont. Trouver de la nourriture, de l'essence, des armes, des munitions et surtout de l'argent... Seuls quelques postes frontières en Turquie sont ouverts aux rebelles. Cette situation rend toute action logistique complexe. Or les Syriens ont depuis longtemps compris que punaiser le shahada sur fond noir, le drapeau utilisé par les islamistes, à l'arrière de leurs vidéos, permet d'attirer la sympathie de mouvements islamistes étrangers riches, qui fournissent du matériel. Je veux parler des pays du Golfe, de l'actuelle majorité turque ou encore des frères musulmans, pour ne citer que les plus connus. S'allier à ces puissances, c'est parfois le seul moyen que trouvent les rebelles pour vivre. Le cas d’Al-Nosra en est symptomatique. De leurs techniques de combat aux idéaux qu'ils portent, tout vient de l'extérieur de la Syrie.

Peut-on parler d’une islamisation “par défaut” ?

En se rapprochant des extrêmes, les bataillons d'autodéfense syriens se sont exposés à la radicalisation des plus faibles de leurs membres. La mouvance salafiste connait une progression inquiétante en Syrie. A l'intérieur des bataillons de la large ceinture de Damas, de véritables sous-groupes se sont constitués. Ils continuent de se battre aux côtés des autres rebelles mais ont développé leurs propres réseaux. Ils sont ainsi mieux armés et plus organisés. Sans le revendiquer et bien cachés dans des katibas (brigades), qui ne sont pas toujours fières de porter en leur sein des islamistes, ils appliquent un mode d'action et de représentation très proche du front Al-Nosra.

Peut-on dire qu’il y a un avant et un après Al-Nosra ?

La situation actuelle de la Syrie peut être la cause du développement de ces groupes plus radicaux. Il y a deux ans, beaucoup des jeunes combattants, désormais salafistes, nourrissaient le rêve de rentrer dans l'armée, d'accomplir de brillantes actions. J'ai même eu l'occasion de rencontrer un véritable transfuge... Un ancien shabiha (milicien du régime) devenu combattant auprès des plus radicaux salafistes qu'il ait trouvé. Son désir de se confondre dans un groupe radical au fonctionnement sectaire l'a fait changer de camp.

Al-Nosra est un groupe sunnite. Les autres confessions ont-elles leur mot à dire ?

Le développement historique de la Syrie s'est fait à travers le contact des confessions. La ville de Damas a accueilli les trois religions du Livre. Dans le contexte actuel, il est très difficile d’estimer quels sont les pourcentages exacts de population acquis aux rebelles dans chaque communauté. Une seule chose est sûre. La révolution en cours est menée par une écrasante majorité de musulmans sunnites. Ce qui est normal puisqu'ils représentent 70% de la population syrienne. Cela ne veut pas dire que chaque combattant fait ses cinq prières par jour...

Les principaux ennemis des sunnites sont les alaouites (secte chiite du clan Al-Assad). Le risque d'une dégénérescence en guerre confessionnelle est grand...

C'est naturellement ce qu'il y a de pire à craindre. J'ai assisté à des combats d'une violence que je n'osais pas imaginer entre rebelles et miliciens alaouites du régime. Depuis le début de la révolte, la communauté du président Bachar Al-Assad se sent en danger et réagit aux extrêmes. Pour eux, c'est peut-être une question de survie... Le pire peut se passer à la fin de la révolution si les rebelles gagnent. Toute l'atrocité de cette guerre peut se retourner vers cette communauté en une tentative de génocide alaouite, entre Lattaquié au nord et Tartouze au sud, la ville d'origine de cette secte.

Comment, selon vous, la situation va-t-elle évoluer dans les prochains mois ?

Sans soutien international sur le terrain, les rebelles syriens ne peuvent que prier et remettre leurs existences entre les mains d'une puissance supérieure. Cette précarité offre un terreau favorable à tout prédicateur arrivant avec une valise pleine de dollars ou des munitions. Malheureusement pour l'occident, les réseaux radicaux ont, eux, une action de terrain. Ils parviennent à rallier, en tout cas en surface, une partie de l'opinion syrienne, plus écoeurée par l'attitude de l'Europe et des Etats-Unis que favorable à l'islamisation de la société. Al-Nosra n'est que le groupe médiatisé d'un phénomène qui prendra toujours plus d’importance en Syrie s'il n'y a pas prise de conscience dans la société syrienne et dans la communauté internationale.

Et l’Armée syrienne libre n’envisage pas de réagir ?

Par chance, l'ombre faite par Al-Nosra à l'ASL a été remarquée. Depuis un mois et demi environ, les accrochages se multiplient entre combattants de l'Armée syrienne libre et membres de Jabhat Al-Nosra. Ces combats sont un signe positif car ils signifient que toute la Syrie ne se laisse pas nécessairement entraîner sur une voie religieuse radicale. Mais en même temps, ces affrontements tombent mal. Toute dissension affaiblit militairement des rebelles qui parviennent à peine à garder la tête hors de l'eau face à l'armée de Bachar Al-Assad.

12:54 Écrit par Rachid Z | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

Des milliers de Tunisiens dans les rangs du Front Ennosra en Syrie

Par Ikram Ghioua, le 13 avril 2013

Enquête de nos confrères algériens ''L'Espression'' sur ces jeunes Tunisiens endoctrinés et recrutés pour aller renforcer les troupes des combattants du Front Ennosra (proche d'Al-Qaïda) en Syrie.

Ils sont âgés entre 17 et 30 ans. Issus de milieux précaires, vulnérables et sans repères, ils sont plus de 6.000 jeunes Tunisiens à avoir subi un lavage de cerveau par des islamistes radicaux, organisés dans des filières lucratives, activant au sein des mosquées dans le seul but de les envoyer combattre en Syrie. Pour eux, c'est le jihad, peu importe le prix. Des camps d'entraînement en Libye et au sud de la Tunisie ont été conçus spécialement pour eux. Acheminés vers la Turquie et le Liban, les frontières sont ouvertes pour investir la Syrie. Les faits! Ce n'est certainement pas ça qui manque.

Ghannouchi, Al-Qaradhaoui et les autres

Certains de ces jeunes Tunisiens sont revenus au pays traumatisés après avoir découvert une autre réalité. Mais beaucoup ne reviendront pas. S'ils ne sont pas détenus, il faut les compter soit parmi les morts, soit dans des affrontements, soit dans des attentats suicides. Qui est responsable? Les familles de ces jeunes accusent l'Etat de n'avoir rien fait et rendent coupable le parti islamiste tunisien Ennahdha de Rached Ghannouchi, de cette situation.

Néanmoins, un autre nom est revenu à la surface dans cette affaire de recrutement de «jihadistes» tunisiens : le prédicateur bien connu, Youcef Al-Qaradhaoui qui officie sur la chaîne qatarie Al-Jazira. Un couple qui s'est donné pour objectif de pourvoir les besoins du jihad et promet le paradis aux «martyrs» tunisiens. Abou Koussay, l'un des «jihadistes» tunisiens partis en Syrie a, dans une interview au journal arabophone tunisois ''Assarih'', fait des révélations effrayantes après son retour. Il indique être parti «(...) avec plusieurs autres jeunes Tunisiens issus de différents milieux». Ses coreligionnaires se trouvent actuellement aux côtés des islamistes en Syrie. Il indique également la «présence de 13 filles dans les rangs des djihadistes».

Ce n'est qu'après un départ en cascade de jeunes tunisiens et sous la pression des familles que les autorités ont commencé à s'inquiéter. Dans ce contexte, le procureur général du tribunal de première instance de Tunis a indiqué, récemment, dans un communiqué, qu'«une enquête a été ouverte par le parquet tunisien. Son rôle principal est d'identifier les réseaux qui facilitent le recrutement de Tunisiens dans les rangs de la rébellion syrienne».

Les recrues, à ne pas en douter, sont choisies parmi les plus démunies. Les recruteurs, indique en ce sens le professeur Naceur Khechini, un spécialiste de la charia, «visent les jeunes moins éduqués et au chômage au moyen d'incitation financière et de fatwas religieuses».

Par ailleurs, l'actuel chef du gouvernement, Ali Lârayedh, n'a pas trouvé mieux à déclarer que de dire que «les jeunes Tunisiens sont libres de quitter le territoire national», prétextant que «les autorités ne sont pas autorisées à le leur interdire sur le plan légal».

«Ne pas laisser la Tunisie aux mains des laïcs»

Selon le journal français ''Le Monde'', certains observateurs estiment que le départ en masse de jeunes Tunisiens vers la Syrie est un complot pour vider la scène «jihadiste» tunisienne de ses élites! Le journal souligne dans une récente édition : «quand on ne vise pas le parti Ennahdha ou des prédicateurs, les soupçons sur des réseaux d'enrôlement se portent sur le Qatar».

Citant un entretien réalisé par un journaliste indépendant, le même quotidien indique «le chef du groupe salafiste Ansar Al-Chariâ, Abou Iyadh, recherché par la police depuis l'attaque de l'ambassade américaine, le 14 septembre 2012, avait tenté d'endiguer la vague de départs. Il craignait un complot pour vider la scène jihadiste tunisienne de ses éléments.
Son appel a été diffusé sur le site ''Al-Andalouse'' d'Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), afin de ne pas laisser la Tunisie aux mains des laïcs». ''Le Monde'' évoque le «départ de jeunes femmes pour le jihad sexuel, afin de soutenir les islamistes en Syrie», qualifiant toutefois la nouvelle de rumeur.

Peut-on mettre fin à cette tragédie? Quand il y a un Qaradhaoui qui appelle à l'assassinat des oulémas, savants et chercheurs – Cheikh Ramadan Al-Bouti a été assassiné à Damas après une fatwa d'Al-Qaradhaoui – et légitime le meurtre, associé à un Ghannouchi pour l'enrôlement de jihadistes pour la Syrie, nous avons là une tragédie sans nom.

Le président de l'Institut tunisien des relations internationales (Itri) et membre de la commission des observateurs arabes en Syrie, Ahmed Manaï, dans une contribution au journal tunisois ''La Presse'' souligne que «c'est une genèse infernale sous laquelle croulent des milliers de jeunes Tunisiens partis au jihad en Syrie en laissant leurs familles, rivées devant les écrans de télévision suivre l'évolution dramatique dans ce pays frère». Il confirme l'association pour l'enrôlement de ces jeunes, entre Qaradhaoui et Ghannouchi, et sur «le caractère stratégique» d'une rencontre qui a eu lieu à Tripoli, le 11 décembre 2011, qui a réuni Youcef Qaradhaoui, Rached Ghannouchi et Hamad bin Jassim Jabber Al-Thani, ministre des Affaires étrangères du Qatar, ainsi que le N° 2 des Frères musulmans en Syrie, tous venus en principe sceller la réconciliation des Libyens. L'ex-jihadiste, Abdelhakim Belhaj, gouverneur militaire de Tripoli, a également participé à cette réunion, au cours de laquelle a été décidée l'adhésion à l'accord Ghalioun-Abdeljelil «d'armer et d'envoyer des combattants tunisiens et libyens en Syrie».

Ahmed Manaï ajoute encore que «c'est l'accord Borhane Ghalioun-Mustapha Abdeljelil, du mois d'octobre 2011, qui a jeté les fondements de la coopération militaire entre les deux ''révolutions'' libyenne et syrienne, rejoint par le salafisme-jihadiste tunisien et le parti Ennahdha qui ont adhéré à ce mouvement». Cela explique le départ en masse de jeunes Tunisiens en Syrie après l'endoctrinement qu'ils ont subi par voie de prêches, ensuite par le recrutement direct qui se fait plus discrètement par des réseaux qui disposent de moyens financiers et de complicités de haut niveau.

Si aujourd'hui le chiffre est de 6.000 Tunisiens à avoir rejoint les jihadistes en Syrie, des observateurs avertissent que leur nombre peut doubler si une stratégie de lutte contre ces réseaux n'est pas dégagée en urgence !

Écrit par : Rachid Z | 13 avril 2013

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Syrie: islamistes indépendants, Frères musulmans, salafistes et jihadistes

AFP, le 14 avril 2013

Les islamistes qui combattent contre le régime de Bachar al-Assad appartiennent à différents courants allant des indépendants en passant par les Frères musulmans, les salafistes et les jihadistes du Front al-Nosra, qui viennent d'annoncer leur adhésion à Al-Qaïda.

- Le Front islamique de libération de la Syrie (FILS)

Cette coalition, qui regroupe 20 brigades et bataillons, a été constituée en septembre 2012. Elle compte des groupes proches des Frères musulmans comme Liwa al-Tawhid, implanté en particulier à Alep (nord), ou des islamistes indépendants comme les Bataillons Farouq, présents à Homs (centre) et à la frontière turque, ou encore les salafistes comme Liwa al-Islam.

Beaucoup de ses groupes sont rattachés à l'Armée syrienne libre (ASL), première force rebelle dans le pays.

C'est le courant islamiste le plus important selon Aron Lund, un expert du mouvement islamiste en Syrie.

- Le Front islamique syrien (FIS)

Constitué en décembre, le Front islamique syrien (FIS) est plus petit mais plus structuré que le FILS. Cette coalition salafiste, composée de six organisations et dominée par le groupe combattant Ahrar al-Cham, est présente sur tout le territoire.

Le FIS revendique 25.000 combattants, ce qui est impossible à vérifier, et a été particulièrement actif dans la prise de l'aéroport militaire de Taftanaz (nord) en janvier ainsi que de la ville de Raqa (nord) en mars.

Dans sa chartre, cette coalition affirme combattre pour l'établissement d'un Etat basé sur la charia (loi islamique). Si Ahrar al-Cham compte dans ses rangs des combattants étrangers, ses dirigeants sont syriens et affirment que leur combat concerne la Syrie. Le FIS ne fait pas partie de l'ASL.

- Le Front al-Nosra

C'est l'organisation islamiste en Syrie la plus connue, à défaut d'être la plus importante. Elle appartient à la mouvance des "jihadistes internationaux", alors que les autres courants islamistes assurent vouloir se concentrer sur la Syrie, et a fait acte d'allégeance au chef suprême d'Al-Qaïda Ayman al-Zawihiri.

Al-Nosra est inscrit sur la "liste noire des organisations terroristes" établie par les Etats-unis et peut-être prochainement sur celle de l'Union Européenne.

Le groupe a fait sa première déclaration publique fin janvier 2012 dans une vidéo appelant au "jihad" (guerre sainte) contre le régime "apostat" de Bachar al-Assad.

Ses origines sont assez obscures, mais son chef a récemment révélé avoir reçu de la branche d'Al-Qaïda en Irak les fonds et les hommes pour lancer le jihad en Syrie.

Pratiquant les attentats suicide comme en Irak, ses combattants se montrent particulièrement audacieux sur le champ de bataille, et se tiennent éloignés de la population. Selon les estimations, ils sont environ 6.000.

Écrit par : Rachid Z | 14 avril 2013

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