04 avril 2013

Antiracisme :le langage responsable

Antiracisme : le langage responsable

Shannon Pfohman, le 04 avril 2013

Réagissant à l’article de la Libre Belgique sur le rapport annuel du Réseau européen contre le racisme (ENAR) sur le racisme en Europe, M. Destexhe a commis une longue tirade ayant pour seul mérite de concentrer en fort peu de lignes l’essentiel des fadaises réactionnaires sur l’antiracisme et la lutte pour l’égalité de toutes et tous en Europe (LLB 27/03/2013). La cause ? Notre rapport s’inquiétait de la progression constante des propos et actes islamophobes en Europe depuis le 11 septembre 2001. Il avance que les rapports sur le racisme, dont celui de la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme en France, ne sont pas scientifiques et se contente d’affirmer que "beaucoup d’éléments convergents [ ] prouvent" que l’Europe est particulièrement tolérante.

M. Destexhe balaie d’un revers de la main les nombreuses études sur l’islamophobie menées depuis plus d’une décennie tant par des organisations internationales (Observatoire européen des phénomènes racistes et xénophobes, Agence des Droits Fondamentaux de l’Union Européenne, Eurostat, Organisation pour la Coopération et la Sécurité en Europe, Nations Unies), que par des organisations respectables comme Amnesty International ou ENAR. En tentant de les décrédibiliser, M. Destexhe prétend en fait briser le thermomètre pour guérir la fièvre. Récusant les méthodologies de collecte d’information, il conclut que le phénomène n’existe pas. En France, 83 % des victimes recensées d’actes islamophobes sont des femmes. Deux tiers au Royaume-Uni. En Bulgarie, 35-40 % des musulmans sont exclus du marché de l’emploi contre 12 % de la population majoritaire. Aux Pays-Bas, un jeune musulman met 6 fois plus de temps pour décrocher son premier job qu’un jeune issu de la population majoritaire à compétences égales.

Selon les données de l’Agence des Droits Fondamentaux, en 2009, un musulman sur 10 en Europe a subi une agression raciste au cours des 12 derniers mois. Cela, ce sont des faits. La fine pointe émergée de l’iceberg. Car toutes les études en Europe montrent que 80 à 90 % des musulmans victimes d’islamophobie ne rapportent pas auprès des autorités compétentes les insultes, les violences physiques, les refus de service, les vexations quotidiennes, les propriétaires indélicats, les courriels haineux, les violences policières, le profilage ethnique et religieux auxquels ils font face chaque jour. Manque de connaissance de leurs droits à l’égalité, manque de confiance dans les institutions, conviction que de toute façon, "ça ne sert à rien". Plus grave encore. Dans la région de Bialystok, en Pologne, où l’on trouve une des populations musulmanes les plus intégrées d’Europe à tel point qu’il est impossible de distinguer à l’œil nu une mosquée d’une église, une population présente depuis plus de 5 siècles, contribuant à tous les niveaux de l’Etat, s’étant battue comme tant d’autres pendant le siège de Varsovie, voit maintenant ses mosquées vandalisées avec des tags néonazis. Ça ne vous rappelle rien ?

Récurrence d’un temps où les Allemands juifs du début des années 20 étaient également parfaitement intégrés et contribuaient positivement au développement de leur pays. Quand il a fallu trouver un bouc émissaire pour les déboires de la crise financière et économique de l’époque, on a su les retrouver, un par un. L’Allemagne ne s’est pas réveillée, un beau matin, antisémite et avide de pogroms. Au contraire, la violence sociale inouïe que connut cette société a été construite, patiemment, sur plusieurs décennies, jusqu’au point de basculement de l’ensemble du corps social. Tout commence de manière anodine, par des remarques de plus en plus racistes qui se banalisent peu à peu dans le discours majoritaire (comme ces commentaires sur les "Norvégiens" dans le métro bruxellois), jusqu’à culminer dans des manifestations de violences collectives : lieux de culte vandalisés, tombes d’anciens combattants désacralisées, maisons brûlées avec leurs habitants.

Nous, Européens, horrifiés par l’abomination qu’a produite notre civilisation à un moment donné de son histoire, nous avons encapsulé la Shoah dans sa singularité, nous l’avons muséifiée et aseptisée à tel point que nous sommes devenus incapables d’en reconnaître dans notre quotidien les mêmes prodromes liés à la gestation de la même "bête immonde", que ce soit à l’encontre des Juifs, des Roms, des musulmans ou des Noirs.

Partout en Europe, les membres d’ENAR, dont bon nombre sont volontaires, combattent conjointement l’antisémitisme et l’islamophobie (qui n’a rien à voir avec la critique ou la peur de l’islam, mais avec le racisme et les discriminations spécifiques sur la base d’une islamité réelle ou supposée). Ils savent que l’antisémitisme et l’islamophobie sont les deux facettes d’une même pièce. Notre rapport sur le racisme en Europe a mis en évidence la responsabilité écrasante des décideurs politiques qui, sous couvert de parler vrai des vrais problèmes, diffusent en permanence des discours toxiques et stigmatisants à l’encontre de certaines populations, dont les musulmans et les Roms en particulier.

Ce constat dépasse le clivage gauche/droite et les discours de haine sont communs à l’ensemble de l’échiquier politique, de Reykjavík à Bucarest, de Lisbonne à Helsinki. La liberté d’expression - par ailleurs en péril - a des limites définies notamment par la Convention Européenne des droits de l’Homme. L’incitation à la haine est une de celles-ci. Les médias n’échappent pas à la critique. La titraille de la Libre Belgique du 26 mars, "Les Européens islamophobes", est un cas d’école. Le discours, mettant pourtant en évidence notre rapport, est a priori innocent mais il suscite stigmatisation et rejet. M. Destexhe ne s’y est pas trompé. Or, nous n’avons jamais fait une telle généralisation qui revient presque à faire du racisme à l’envers.

Le mouvement antiraciste européen parle aujourd’hui un langage de responsabilité. Le passé ne peut justifier que l’on élude les questions légitimes qui accompagnent les profonds changements que connaissent nos sociétés. Cela implique en premier lieu de reconnaître que notre Europe n’est pas guérie de ses vieux démons. Mais elle a prouvé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale que c’est en faisant confiance à son immense diversité, en faisant le pari de l’égalité et en partageant les fruits de la croissance entre tous - nationaux comme migrants - qu’elle a connu une des plus belles périodes de son histoire.

Les Européens savent, au fond d’eux-mêmes, que c’est encore possible. Ils savent aussi qu’ils n’ont aucune envie de haïr leur voisin juif, musulman ou rom, et qu’ils désirent au contraire partager, car ce passé récent nous a démontré que cela contribue massivement à notre droit au bonheur. Aujourd’hui, nous sommes une force de proposition concrète, indépendante, contente de prêter main-forte à tout qui souhaitera mettre en place des politiques progressistes et alternatives pour le bénéfice de toutes et tous

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