19 mars 2013

Un tiers perturbateur, les musulmans

Un tiers perturbateur, les musulmans

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Henri Goldman, le 18 mars 2013

La création à la rentrée scolaire de 2013 d’une école secondaire musulmane pourrait marquer le début d’un réseau d’écoles musulmanes, effet non voulu et non prévisible du Pacte scolaire, mais résultat de la ségrégation dont sont victimes les musulmans. La seule manière d’endiguer une ségrégation accrue dans un ghetto scolaire, à défaut de réviser le Pacte scolaire, est que les réseaux existants optent pour une neutralité inclusive et fassent place à la diversité culturelle et religieuse.

(...)

Un ghetto scolaire islamique

Mais avec l’initiative d’Al Amal, le franc est tombé : il n’y aucune raison pour que les musulmans n’utilisent pas à leur profit un dispositif fait sur mesure à l’intention des pouvoirs organisateurs catholiques. L’argent public disponible doit bénéficier équitablement à toutes les confessions. Et, comme l’expriment les promoteurs du projet, le besoin est réel et la cause parfaitement identifiée : «Une telle école répond aussi à une forte demande de la communauté musulmane de Bruxelles qui est confrontée à un véritable dilemme entre la pratique authentique de son culte et l’accès à l’éducation qui constitue un des fondements de notre démocratie. En Belgique, le port de signes religieux à l’école dépend du règlement d’ordre intérieur de chaque établissement et, à ce jour, les établissements secondaires qui les autorisent ne sont pas très nombreux. Ainsi, les personnes désirant exprimer visiblement leur foi se voient limitées dans leur choix d’école et d’options. Certaines seront même amenées à quitter le système scolaire. Dans ce contexte, l’institut Al Amal veut proposer une alternative aux personnes désirant porter des signes religieux à l’école et leur permettre d’avoir accès à un enseignement de qualité permettant à chaque élève d’atteindre les socles de compétences fixés par la fédération Wallonie-Bruxelles.»

Le succès de l’«école islamique Al Amal» semble assuré. Au-delà de la tolérance au port du foulard, d’un aménagement du temps scolaire tenant compte du calendrier musulman et de la fourniture de repas halal, les musulmans disposeront en propre d’une école où l’encadrement ne risque pas de leur manquer de respect à cause de leur religion. Qu’en sera-t-il de la mixité sur les bancs des classes, dans les piscines et dans les voyages scolaires ? Quel sera le prix à payer en échange des indispensables financements complémentaires en provenance de pays qui professent un islam peu compatible avec les droits de l’homme ? Le cours de biologie et l’enseignement de la Shoah seront-ils assurés avec assez de conviction ? La litanie des inquiétudes habituelles repartira de plus belle. Mais quoi qu’on puisse craindre ou fantasmer, et sous réserve que l’inspection scolaire fasse son travail, il n’y a rien dans cette initiative qui contredirait la lettre du Pacte scolaire, dont les rédacteurs ne pouvaient évidemment anticiper ce développement.

Si l’expérience d’Al Amal se révèle concluante, d’autres suivront. Dans une ville comme Bruxelles où le boom démographique exige l’ouverture rapide de nouvelles écoles pour lesquelles les fonds manquent, il serait mal venu de faire la fine bouche. Pour le coup, l’obsession d’une «neutralité exclusive» bannissant tous les signes d’appartenance du périmètre scolaire aura donné corps à un «monstre de Frankenstein», soit un ghetto scolaire islamique séparant radicalement les enfants musulmans des autres enfants.

Dans sa conclusion, Mathias El Berhoumi se demande «si la liberté d’enseignement telle qu’elle est organisée en Belgique n’est pas socialement dépassée. Il semble, en effet, hasardeux de considérer de nos jours que la référence, religieuse ou autre, d’une école inspire l’ensemble des enseignements dispensés». Hasardeux... sauf pour les nouvelles écoles musulmanes dont la raison d’être est bien que la religion islamique imprègne, non pas les programmes qui sont fixés par décret, mais l’ensemble de la culture scolaire et parascolaire dans laquelle ces programmes s’inscrivent.

La neutralité inclusive comme antidote

Sans doute cette analyse force-t-elle le trait. Elle présente comme une probabilité ce qui n’est qu’une hypothèse parmi d’autres. Mais celle-ci devrait suffire à faire réfléchir les protagonistes habituels de la controverse scolaire, enfermés dans leur numéro de duettistes qui tourne en boucle : voilà la pente où nous conduit inexorablement le maintien en l’état de la liberté d’enseignement subsidiée. Si cette hypothèse devait se vérifier, les uns et les autres proclameront sans doute, la main sur le cœur : «Nous n’avons pas voulu cela», tout en se réjouissant peut-être secrètement d’être débarrassés d’une population à problèmes. Chacun pourra alors faire son examen de conscience quant au processus qui aura enfermé les enfants musulmans des classes populaires dans le cul-de-sac du développement séparé.

Pour autant, personne ne peut imaginer qu’une réforme d’envergure du Pacte scolaire puisse aboutir à brève échéance, même si l’ouverture de ce chantier ne devrait plus être différée. Mais si rien ne se passe, dans dix ans, le processus esquissé ici sera déjà irréversiblement engagé. Pour conjurer ce risque, il n’y a qu’un antidote : que les réseaux existantsà commencer par l’école publique qui est directement tributaire de la décision politiquechangent leur fusil d’épaule et se décident à pratiquer la neutralité inclusive, en accueillant les attributs culturels et religieux particuliers dans l’espace partagé, en valorisant ces particularités, sources de dignité pour les élèves et leurs parents qui doivent être reconnus pour se sentir «chez eux», et en organisant simultanément leur convergence dans la coproduction de la société commune. Cette proposition, qui rejoint la troisième suggestion formulée par Mathias El Berhoumi, serait un premier pas, immédiatement praticable, vers le dépassement de réseaux cloisonnés dont la mise en concurrence n’a plus rien à voir avec l’objectif de départ.

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