06 mars 2013

Le prosélytisme musulman sur Internet

Le prosélytisme musulman sur Internet

Takano Genki (ULB)*, le 05 mars 2013

Durant les années 70 et 80, des prédicateurs musulmans ont, à l’instar de Ahmed Deedat, su saisir l’opportunité née de l’apparition de nouvelles technologies, audio et vidéo, pour leur propagande. Comme le soulignait Felice Dasseto en 1996 dans son ouvrage La construction de l’islam européen, des musulmans ― parmi eux les Frères Musulmans, des étudiants américains, etc. ― utilisèrent dès ses débuts l’Internet comme «réseau de circulation des idées islamistes» ou comme plateforme pour proposer du contenu lié à l’islam et à sa pratique, contribuant ainsi au processus de réislamisation des musulmans européens engagé à partir des années 1980.

Depuis, l’Internet a considérablement changé, tant du point de vue de l’indexation des sites que de son utilisation et de ses utilisateurs. L’on peut dès lors se demander, en matière de prosélytisme et de processus de réislamisation, quels peuvent être les acteurs actuels et les moyens qu’ils déploient, leur approche à l’égard des internautes et des moteurs de recherche.

La prise en main de l'Internet comme outil pour la da'wah ― l'invitation des non-musulmans à l'islam ― et la ré-islamisation est un phénomène qui s’est amplifié au début des années 2000, en parallèle avec la croissance exponentielle du nombre d'internautes durant ces dix dernières années. Parmi les courants actifs pour la ré-islamisation des descendants d'immigrés maghrébins, le «salafisme de prédication» ―  le Wahhabisme y est inclus ― s'impose comme le premier acteur sur la toile. L’anonymat ― relatif ― sur Internet leur permet d'avancer à visage masqué et d'étendre leur influence en pénétrant l’intimité des foyers.

Le public ciblé est jeune, occidental et se divise principalement en trois catégories : les musulmans et les descendants de musulmans en Europe ; les chrétiens ; les athées et les agnostiques. Pour chacune de ces catégories, il y a une méthodologie et un argumentaire bien définis.

Pour la première, celle des musulmans, il s’agit de répondre à leurs questions par le biais de sites consacrés aux fatâwâ (fatwa au singulier), les avis juridiques et religieux donnés par un spécialiste de la loi islamique, ou d’investir les forums communautaires afin de convaincre les musulmans que certains courants les éloignent de la voie authentique. Ainsi, une normalisation des pratiques cultuelles et des rapports sociaux s’opère au travers de différents sites, à l’exemple de fatawaislam.com créé par l’association française «Aux sources de l’islam» qui «a pour objectif d'appeler à l'islam, ses principes et ses valeur [et] de clarifier l'authentique compréhension de l'islam à toutes personnes musulmanes et non-musulmanes». De son côté, Paltalk.com s’avère être l’un des sites qui permit au «salafisme de prédication» de prendre son essor par le biais de vidéo-conférences de prédicateurs arabophones, anglophones et francophones retransmises en direct.

Pour susciter des conversions parmi les chrétiens, les prosélytes ont appris à maîtriser les subtilités des moteurs de recherche tels que Google afin de placer leurs sites dans les premiers résultats, à l’exemple du mot-clef «Jésus» qui produira sur Google deux sites de prosélytes musulmans dans les vingt premiers résultats : aimer-jesus.com et jesusreviendra.com. Ces sites proposent divers arguments contre le christianisme. Le premier vise à réfuter la Trinité et à proclamer l’unicité de Dieu. Le second consiste à prouver que la Bible annonce la venue du prophète Mahomet, ce qui les amène parfois à citer l’Évangile de Barnabé ― un apocryphe tardif probablement rédigé en milieu musulman ―, voire de le proposer à la lecture. Le troisième tend à démontrer que Mahomet se situe dans la suite des prophètes et clôt la révélation. Le quatrième propose des récits de prêtres convertis à l’islam.

En ce qui concerne les athées, les auteurs ont développé des arguments du type «foi par la raison» et veulent réconcilier le rationalisme et l’évidence de Dieu. En parallèle, ils proposent une série d’articles contre les théories de l’évolution et les maux qu’ils imputent à l’athéisme et au darwinisme : le racisme et le nazisme. On peut retrouver ces arguments sur le site mensongedelevolution, créé en 2002 par l’auteur créationniste turc Harun Yahya, et très bien placé avec le mot-clé «évolution».

Le recours au concordisme et aux «miracles coraniques» est un point commun entre les sites à l’attention des chrétiens et des athées. Le concordisme est une exégèse apologétique qui vise à combiner les conclusions des sciences actuelles avec les textes religieux, ici le Coran et les Hadith. Les deux grandes figures de ce concordisme sont Maurice Bucaille, auteur de La Bible, le Coran et la science : les Écritures saintes examinées à la lumière des connaissances modernes, dont les travaux sont repris sur le site aimer-jesus.com, et Harun Yahya.

Il existe de nombreux acteurs du prosélytisme musulman sur Internet : leurs sites sont disponibles en plusieurs langues et sont majoritairement hébergés dans l’État américain du Texas. Deux tendances majeures sont à distinguer : l’une, turque, est menée par Harun Yahya ― probablement proche de la mouvance turque Milli Görüs ― ; l’autre est issue de la péninsule arabique. Harun Yahya (et sa maison d’édition, la Global Yayincilik), a ceci de particulier, que son mouvement se construit autour de sa seule personne et que la traduction des sites est effectuée uniquement par des bénévoles. Aussi, a été mise en place une politique axée sur des noms de domaine simples ― comme viedecemonde.com ― qui répondent aux recherches des internautes et contiennent peu de références directes à l’islam. Au contraire, la branche issue de la péninsule arabique manifeste son appartenance à l’islam au travers des noms de domaine. Ce courant possède plusieurs caractéristiques. Parmi celles-ci l’utilisation des langues les plus parlées sur le net à l’exemple de islamreligion.com, islam-guide.com, chatislamonline.org, etc. Seule exception, le site islamhouse.com qui propose près de 80 langues en tout.

Ces sites sont d’autant plus importants qu’ils sont gérés par des organisations officielles, à l’exemple de islamreligion.com, qui émane de la «Cooperative Office for Dawah in Rawdah (Riyadh)» et de islamhouse.com, supervisé par le Ministère saoudien des Affaires religieuses. Ces sites renvoient l’un à l’autre et proposent divers services comme un chat online, où les convertis, musulmans et non-musulmans, peuvent poser les questions qu’ils souhaitent en direct, ou des articles qui retracent étape par étape les actes à accomplir pour se convertir. Ils proposent également divers contenus comme les livres de Ibn Baz, ancien mufti d’Arabie Saoudite, et de Mohammed ben Abdelwahhab, fondateur du Wahhabisme. Parmi les acteurs principaux de cette branche très dynamique sur la toile, Ibrahim Ali Ibrahim Abu Harb s’impose. Ce propriétaire des sites islamreligion.com, islam-guide.com, newmuslims.com, etc. est l’auteur du Guide concis et illustré sur la compréhension de l’islam publié au Texas. Il a fait appel par quatre fois en 2003 à l’Organisation mondiale de la Propriété intellectuelle, agence des Nations Unies, afin de faire radier les noms de domaine suivants : muslim.info, muslims.info, koran.info et quran.info. Ces démarches dénotent une politique anticoncurrentielle puisque l’objectif du domaine .info, créé en 2001, est de fournir de l’information aux internautes.

En ce qui concerne les initiatives francophones, deux tendances sont constatées. La première se caractérise par les sites proposés par des Français et hébergés en France comme islamconversion.com. La seconde est un ensemble de trois sites créés à Rabat, tous hébergés en France. Ces trois derniers sites appartiennent à un certain Otman Khrubiche, un informaticien, et ont chacun une vocation précise : Aimer-jesus.com s’adresse aux chrétiens, dieu-existe.com aux athées et islam-paradise.com aux nouveaux musulmans, à qui il offre des informations proclamées authentiques sur l’islam et reprend des arguments des deux autres sites.

À partir des argumentaires proposés sur ces sites ou de vidéos hébergées sur YouTube et Dailymotion, des internautes musulmans investissent les forums et sites Internet afin de propager leur foi. Il existe deux approches principales. La première consiste à participer aux discussions en cours, par exemple sur les nombreux débats relatifs à l’islam, et la deuxième se fait fort de créer des sujets de discussion, tel que «Que peut-on faire pour discuter plus librement de sexualité entre époux ?», dans le but de renvoyer le lecteur vers un site prosélyte musulman. La plateforme Google Books peut également servir des fins prosélytes puisqu’on y trouve de nombreux livres en libre accès comme le Guide concis et illustré sur la compréhension de l’islam ou encore Les vrais enseignements de Jésus (C) dans la Sainte Bible, et sa vie, prétendument écrit par un ensemble de cardinaux, de pasteurs et d’experts de la Bible et dont le but est de souligner les incohérences de la Bible afin de mener le lecteur, petit à petit, vers l’islam. Ce livre est intéressant à plus d’un titre : d’une part, l’auteur de la préface, un certain cardinal Luc Martin, invite le lecteur à le contacter par mail ou via sa page profil Facebook ― Cardinalluc Martin — ; d’autre part, le ou les auteurs incitent le lecteur à visiter la majorité des sites cités dans le présent article, qu’il s’agisse de ceux de la branche turque, de la péninsule arabique ou de Rabat.

En conclusion, l’espace public que représente Internet fait l’objet d’enjeux idéologiques et étatiques. Le développement croissant des technologies de l’information et de la communication a suscité un intérêt précoce auprès d’organisations prosélytes, leur permettant d’investir un nouvel espace qui transcende les frontières. Le phénomène est accentué par le faible coût qu’entraîne la mise en ligne d’un site Internet. Les prosélytes, en cernant le fonctionnement des moteurs de recherche, pèsent de tout leur poids sur l’évolution de la pratique de l’islam parmi les jeunes, qu’ils soient de famille musulmane ou non. À l’avenir, il reviendra au sciences humaines d’évaluer l’impact d’Internet sur le fait religieux.

*Ce texte est l’un des deux articles à avoir remporté le concours lancé par ORELA à destination des étudiants de l’Université libre de Bruxelles. Son auteur est inscrit en troisième année de BA en Histoire.

00:02 Écrit par Rachid Z dans Islam et musulmans, Médias | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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