05 mars 2013

L’exception au pluriel – et au quotidien

L’exception au pluriel – et au quotidien

Présentation du livre : Chronique du racisme républicain

Par Pierre Tevanian, le 04 mars 2013

Du «débat dur l’identité nationale» aux sondages sur «l’Islam», en passant par les procès pour «racisme anti-blanc» et les «affaires Charlie Hebdo», de l’impunité des homicides policiers au lynchage judiciaire des «cinq de Villiers-le-Bel», des emplois réservés aux lois antivoile, de l’effet Marine Le Pen à l’effet Manuel Valls, le livre de Pierre Tevanian, Chronique du racisme républicain, revient, en une quinzaine d’épisodes, sur la manière dont la (déjà ancienne) tradition raciste-républicaine s’est (un peu) renouvelée et (beaucoup) perpétuée, entre la fin du mandat Sarkozy et le début de l’ère Hollande-Ayrault... En voici l’introduction, et la table des matières.

Ce que d’ordinaire on appelle l’État d’exception est une suspension du droit commun décrétée par le pouvoir souverain. Cette suspension vaut toujours pour une période et un territoire délimités – par exemple un «état d’urgence» liée à une période de guerre ou de guerre civile – mais elle s’applique à tous. Il existe en revanche une autre formulation, pour ainsi dire inverse, de l’exception, dont la délimitation n’est ni spatiale ni temporelle mais plutôt corporelle : c’est le contours de chaque corps qui constitue la frontière, de sorte que seuls certains corps – de la mauvaise couleur, du mauvais «type», enveloppés dans le mauvais tissu – sont soumis au traitement d’exception, mais en tout lieu et en tout temps.

Le pouvoir souverain n’est en somme pas seulement celui qui, selon la formule consacrée de Carl Schmitt, détient le pouvoir de décréter l’État d’exception : il est aussi celui qui, en temps normal, gère au quotidien, de manière «chirurgicale», une pluralité d’États d’exception permanents, et qui pour cela doit produire – à l’aide de discours, d’expertises, de lois, décrets et circulaires – ce que Sidi Mohammed Barkat a nommé des corps d’exception.

Cette production et cette gestion des corps d’exception porte un autre nom : racisme. Le racisme n’est en effet pas une simple opinion, se situant sur un terrain strictement psychologique et individuel, mais un rapport de domination, voire un mode de gouvernement : les groupes racisés ne sont pas simplement perçus et pensés par des «citoyens à part entière» comme des citoyens «entièrement à part», ils sont aussi, dans le même mouvement, traités d’une manière particulière. Cette différence, qu’il convient de qualifier plutôt d’inégalité de traitement (dans la mesure où elle consiste toujours à maltraiter, défavoriser, reléguer, discriminer), se traduit très concrètement par le déni de droit ou a minima par l’inégalité des droits et des chances – la chance par exemple, quand on est noir ou arabe, de trouver un emploi ou un logement, ou le droit, quand on est musulmane et qu’on porte un foulard, d’aller à l’école publique.

L’intérêt de la notion de corps d’exception est précisément là : en renvoyant explicitement au concept politique d’État d’exception, elle permet de rappeler sans équivoque possible que le racisme, y compris sous ses formes les plus et quotidiennes et populaires, n’est pas un réflexe naturel de peur face à une différence elle-même naturelle, mais plutôt le produit d’une construction juridique, politique et étatique – par exemple, pour ce qui concerne le racisme anti-noir, anti-arabe ou antimusulman contemporain : le système colonial puis les politiques publiques dites d’immigration ou d’intégration...

La suite : Les Mots sont Importants

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