15 février 2013

Bruxelles multiculturelle : Les Italiens

Bruxelles multiculturelle

Les Italiens

Roger Romain, le 14 février 2013

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, de nombreux Italiens émigrent vers le nord, en Belgique, notamment. Avec eux sont venus la culture, la cuisine, mais aussi les tensions politiques et idéologiques qui traversaient l’Italie. En un demi-siècle, ils ont contribué à enrichir le caractère multiculturel de Bruxelles, où, encore aujourd’hui, les Italiens sont parmi les nationalités étrangères les plus représentées.

Les émigrants étaient tout, sauf des mineurs. Ils étaient séduits par les affiches roses vantant en grandes lettres les salaires et avantages offerts par la Belgique. Sur la nature du travail, et bien sûr sur la silicose, pas un mot.

En 1945, l’Italie se réveille sur des décombres et une économie ruinée. Des dizaines de milliers d’hommes reviennent du front et des camps. Le chômage est colossal. L’agitation sociale gronde, et l’accord bilatéral signé en 1946 avec la Belgique offre une issue : l’émigration. Ce sont surtout les communistes que les autorités sont contentes de voir faire leurs valises. La gare de Milan devient le centre nerveux de l’émigration. De toute l’Italie affluent des masses de paysans, la plupart du temps peu ou pas scolarisés, qui sont rassemblés et entassés dans les trois espaces en sous-sol de la gare, dans l’attente du départ du prochain convoi. (…)

Même si elles n’en avaient formellement pas le droit, les autorités belges ont fait de leur mieux pour, dans ces salles en sous-sol, filtrer le plus possible de candidats semblant potentiellement subversifs. Les personnes non désirées étaient alors refusées. Les services de sécurité belges étaient également présents dans le train. À la moindre révolte ou affirmation politique jugée trop forte, l’expulsion menaçait. (…)

Si les Italiens savaient qu’ils signaient pour travailler dans les mines, ils n’avaient pour le reste pas la moindre idée de ce que cela signifiait concrètement. Exemple frappant : au début de son travail, un mineur s’étonnait qu’il n’y ait pas de fenêtres dans les puits ! Les arrivants étaient tout sauf des mineurs, mais des gens dont les esprits avaient été appâtés par des affiches roses vantant en grandes lettres les salaires et avantages offerts par la Belgique : primes de naissance, congés payés, sacs de charbon… Sur la nature du travail, pas un mot. Et, évidemment, pas de mention de la silicose. Celui qui refusait de descendre était un briseur de contrat, et il pouvait plier bagage. Pendant un temps, le Petit Château a rempli le même rôle que la gare de Milan : rassembler des gens qui refusaient le travail, jusqu’à ce que leur nombre soit assez grand pour être renvoyés en groupe en Italie.

La majorité des Italiens de Belgique étaient antifascistes.

Par ailleurs, l’installation était une fameuse gifle. Le logement consistait en des constructions étroites au sol de terre battue et au toit en tôle ondulée. Certaines avaient été construites pendant la guerre pour y entasser des prisonniers de guerre russes. Au début, on avait même oublié d’enlever le fil barbelé. (…)

Bars et «carrés»

Dans l’histoire de l’arrivée des Italiens en Belgique, le cas de Bruxelles diffère de celui des régions minières, tout en y étant lié. Dans les années 1950 à 1970, Bruxelles a connu un reflux des travailleurs italiens des mines vers la capitale. En effet, les mineurs étaient liés par un contrat de cinq ans, et ce n’est qu’après ce terme qu’ils avaient droit à un permis de travail A leur permettant de postuler librement dans d’autres secteurs d’emploi. Pour la plupart, c’était un fameux bond en avant. Entre travailler dans les puits ou à la chaîne de l’usine Michelin à Bruxelles, il y avait un monde de différence. (…) Le profil sociologique de la population bruxelloise d’origine italienne n’est pas tant le résultat de la migration originelle organisée par l’État, mais plutôt celui d’initiatives individuelles. La communauté italienne de Bruxelles est aussi moins statique en durée de séjour et plus hétérogène en caractéristiques socio-économiques. (…)

Les effets de la mobilité sociale conjugués à la tendance à l’expansion de la ville et de sa périphérie ont fait en sorte que les Italiens ont quitté leurs quartiers d’origine. Mais il y avait vraiment des quartiers italiens. Le plus ancien était à un jet de pierre de la gare du Nord, enserré entre la rue Royale, la rue de Brabant, le boulevard Saint-Lazare et la rue de la Prairie. Aujourd’hui, ce petit quartier de Saint-Josse est visuellement dominé par les rideaux et les néons rouges des «carrés» des prostituées. (…)

Bruxelles connaît deux formes de prostitution de vitrine. La prostitution de bar, principalement dans la rue d’Aarschot à Schaerbeek, et la prostitution des «carrés» à Saint-Josse. La différence détermine l’atmosphère. Dans les bars, les vitrines sont louées par shift journalier et ce sont surtout des Bulgares qui se démènent pour rentabiliser leur investissement quotidien. Dans un carré, une prostituée loue un rez-de-chaussée au mois et a plus de temps pour rentabiliser le loyer — ces dernières années, on y assiste à un changement, les Belges plus âgées laissant la place aux Nigérianes. L’excitation d’un quartier contraste avec l’ambiance assoupie de l’autre.

Il est frappant de voir combien de cadres de la CSC et de la FGTB sont d’origine italienne.

Rue Linné, un de ces carrés jouxte un rez-de-chaussée aux rideaux très différents, en dentelle et qui ne baignent pas dans la lumière rouge. Ce lieu est un véritable patrimoine, presque l’unique vestige d’un quartier qui fut si densément italien : le restaurant Le Docteur, probablement le plus vieux restaurant italien de Bruxelles. Depuis 1948, l’intérieur en bois verni est resté tel quel. (…)

Ce quartier compact, longue bande étroite en pente, entrelacs de rues serrées — rue de la Poste, rue Verte, rue Saint-François, rue de la Rivière… ­— n’est constitué que d’une dizaine de pâtés de maisons. Mais quel village italien dans la ville ! Angelo me conduit comme un témoin privilégié. Il a habité la plus grande partie de sa vie dans le quartier. Son père, recruté pour la construction de l’Expo 58, est arrivé en 1957 sur les banquettes en bois du train de Milan. Après avoir trouvé un toit à la pension Chez Teresa, il a été rejoint par sa famille. Angelo avait alors 11 ans. Trois ans plus tard, il a reçu un permis de travail A et s’est spécialisé dans le coulage des chapes. Aujourd’hui, les demandeurs d’asile du building WTC II font la file sur le béton qu’il a coulé. Et les hauts messieurs du Berlaymont arpentent un sol qui renferme sa sueur…

La suite : Roger Romain

14:41 Écrit par Rachid Z dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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