12 février 2013

Assassinat de Chokri Belaïd

Assassinat de Chokri Belaïd

Non, la vérité n’est toujours pas bonne à dire !

Égalité et Réconciliation, le 12 février 2013

Au matin du mercredi 06 février 2013, l’assassinat de M. Chokri Belaïd, 49 ans, leader de l’opposition tunisienne, déchaîne la colère des Tunisiens et pourrait bien bouleverser l’échiquier politique du pays. M. Laurent Fabius, ministre français des Affaires étrangères condamne cet assassinat. Écoutons-le, avant d’écouter M. Chokri Belaïd (qu’il repose en paix) ou d’en lire la traduction juste après. Plus que jamais, le proverbe qui dit «Mon Dieu protégez-moi de mes amis, mes ennemis je m’en charge» est de circonstance, autant pour les Tunisiens que pour les Syriens !

Déclaration de M. Laurent Fabius

«La Révolution au départ, c’était une lutte pour la dignité, pour la liberté. Et maintenant c’est la violence qui s’installe. Donc, moi je veux condamner de façon extraordinairement ferme ce qui s’est passé en Tunisie – qui est un assassinat politique – apporter mon soutien et le soutien de la France à ceux qui veulent faire arrêter la violence, et dire qu’on ne peut pas laisser se développer l’obscurantisme et la violence. Donc, les Tunisiens, ce sont nos amis, nos frères, nos cousins. Oui, en tout cas… oui, oui, oui, c’est l’obscurantisme qui a tué. Parce que Chokri Belaid était un opposant. C’était un laïc. C’était un avocat. Il avait été menacé, et je ne sais pas qui est à l’origine de cet assassinat. Mais la violence, il faut la rejeter. On ne peut l’accepter nulle part, notamment pas en Tunisie. On ne peut pas accepter ça. Donc, j’espère vraiment que les Tunisiens vont se ressaisir. Le pouvoir tunisien est divisé, il est divisé. Il est divisé parce que vous avez trois composantes. Et puis, il y a l’adoption d’une Constitution qui n’arrive pas à se faire. Alors, le Premier ministre a décidé de changer le gouvernement d’après ce que je comprends, d’aller aux élections ; s’il y a des élections. Il faut que les Tunisiens s’expriment.» (06 février 2013)

Intervention de M. Chokri Belaid

«Ce sont nos enfants et ils devraient rappeler à M. Ghannouchi sa propre jeunesse. Quand on ouvre nos lieux de cultes, nos mosquées légitimement édifiées pour adorer le Dieu unique… Quand à Tunis on “autorise des agents”, à la solde de criminels US et de l’entité sioniste d’y pénétrer dans le but d’embrigader nos jeunes gens, avant de les “envoyer se faire tuer en Syrie” pour défendre un projet qui n’est pas le leur… Quand on laisse notre pays ouvert à ces voix venues de l’Orient ; ces voix prétendument pieuses, alors qu’elles n’appellent qu’à la fitna [sédition, révolte, émeute d’après Wikipédia] et aux illusions… Quand dans notre pays – le pays de Yadh Fadhel Ben Achour, le pays des réformes, du progrès, de la prestigieuse mosquée Zitouna et de son université – on laisse entrer ces tenants de la fitna et de l’ignorance… venus aussi des montagnes de Tora-Bora et d’ailleurs… Quand on les laisse prêcher la violence dans les mosquées et les universités de Tunis… s’adonner à la violence… s’accaparer les prières du Vendredi… prononcer leurs discours incendiaires pour inciter à la zizanie, aux assassinats, aux blasphèmes, à la discorde entre nous, et à la négation de notre identité tunisienne… on oublie qu’ils ne savent rien de la Tunisie !

Ils ne savent rien des valeurs de la Tunisie, vieille de 3 000 ans. Ils ne savent rien de Mohammed ben Arafa al-Werghemmi [1316-1401] qui fut le premier à interdire l’esclavage. Les Américains et les Britanniques n’en savent rien ! Ils ne savent pas que cette région du monde a donné la première Constitution et la première Démocratie du temps de “Carthage”. Ils ne savent pas que la première Constitution du monde musulman et de la patrie arabe date de «Ahd El-Aman» [Pacte de sécurité-1857] et que ce pays a fondé la première centrale syndicale sous la présidence de Mohamed Fadhel Ben Achour [1946]. Ils ne savent rien de rien !

Et les voici qui nous apportent les prêcheurs de la fitna et de l’ignorance, pour nous prendre nos enfants, leur laver le cerveau, les armer, les corrompre de leur argent ; jusqu’à ce que l’on découvre que c’est “une affaire montée par des Services du renseignement”, pour la mise à exécution d’un projet US-sioniste ! Oui… Le projet qui consiste à partager la Syrie en de multiples petits états divisés sur des bases ethniques : un État pour les Sunnites, un État pour les Alaouites, un État pour les Druzes, un État pour les Chrétiens… Idem pour le Liban, etc. Où est-ce que tout cela nous mène ?

Cela nous mène à offrir une légitimité à l’entité sioniste en tant qu’État juif. L’État n’est plus que religieux ! Nous ne pouvons plus parler ni de patrie, ni d’union ! Nous ne sommes plus affiliés ni à la patrie, ni à la citoyenneté, ni à l’équité ! Nous ne sommes plus fidèles à nos pays ! Nous ne pouvons plus penser Al dine lil’Lah wal watan lil’jamih [La religion pour Dieu et la patrie pour tous] !

Observez où tout cela nous a déjà mené aujourd’hui. Observez notre jeunesse délibérément égarée ; le responsable de cet égarement étant “un gouvernement mêlé à certaines transactions”, transactions qui sont la cause de la transformation des maisons de Dieu en lieux d’endoctrinement. Et, c’est notre peuple qui en paie les frais aujourd’hui ! De jeunes adolescents, sans éducation, sans savoir, et sans expérience. Il a suffi d’une fatwa lancée par un individu installé sous un climatiseur en Orient, en Arabie saoudite, ou au Qatar, capitale de la normalisation avec l’entité sioniste, pour que nos enfants, la chair de notre chair, aient à en payer les frais !»

Soutien de l'ULB aux forces démocratiques qui luttent en Tunisie

ULB, le 08 février 2013

L'Université libre de Bruxelles a appris avec émotion l'assassinat de Chokri Belaïd, figure majeure de l'opposition démocratique en Tunisie. Elle y voit le signe d'un grave basculement dans la Tunisie post-révolutionnaire, frappée depuis de longs mois par le climat de violence qui a en particulier visé les démocrates, les militants des droits de l'homme et les universitaires.

Notre Université est d'autant plus émue que Chokri Belaïd figurait parmi les avocats qui s'étaient spontanément offerts pour assurer la défense du doyen de la Faculté de la Manouba, Habib Kazdaghli, objet de menaces successives et d'agressions dans le chef de la mouvance salafiste, et que l'ULB a constamment soutenu dans son combat face à la justice.

L'ULB tient en ces jours sombres à témoigner avec force son soutien résolu aux forces démocratiques qui luttent en Tunisie pour assurer le triomphe de la Révolution du 14 janvier 2011, le respect des libertés publiques, des principes de liberté d'expression et d'opinion comme d'égalité entre les hommes et les femmes.

Commentaires

Rached Ghannouchi, président d'Ennahda, le parti islamiste tunisien au pouvoir

Dans un entretien accordé au quotidien algérien 'Al-Khabar et publié dimanche 10 février Rached Ghannouchi reconnaît certes que la situation en Tunisie est difficile mais pas vraiment catastrophique. La décision de Hamadi Jebali de constituer un gouvernement de technocrates indépendants des partis n'a, certes, pas convaincu les responsables d'Ennahdha, mais cette décision du chef du gouvernement nahdhaoui est loin d'être une rébellion qui va conduire à la division au sein du mouvement islamiste, estime Ghannouchi, car, dit-il, «Ennahdha est un parti uni.»

« Nos adversaires ont voulu nous attaquer par le sang de Chokri Belaïd. C'est eux qui cherchent l'affrontement et pas nous. Eux n'ont eu que 2,4% lors des élections du 23 octobre 2011, alors que nous avons eu 20 fois plus avec 42%. Puis Chokri Belaïd n'est pas un nouveau Bouazizi ni moi un nouveau Ben Ali»,... Ceux qui croient que les révolutions sont faites de scénarios, se trompent », a-t-il déclaré.

Écrit par : Rachid Z | 12 février 2013

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Le torchon brûle entre Paris et Tunis

Par Saida Ounissi (Chercheuse en politiques sociales à Paris1 et vice présidente du Forum des jeunes musulmans européens (FEMYSO)), le 12 février 2013

Le torchon brûle entre Paris et Tunis. Ces derniers jours, la Tunisie, bouleversée par l'assassinat de Chokri Belaid, traverse une crise politique sans précédent depuis la révolution du 14 Janvier 2011.

Bien que la contestation populaire soit antérieure à ce tragique événement, la mobilisation lors de l'enterrement de Chokri Belaid révèle un ras-le-bol général qui s'exprime dans toutes les classes sociales, toutes tendances politiques confondues.

Il y a plusieurs raisons à cela et notamment la dégradation du niveau de vie avec une conjoncture économique difficile qui se fait plus que jamais sentir. On se souvient de la pénurie de lait ces dernières semaines ou encore la hausse des prix des denrées alimentaires.

L'emploi des jeunes ne connaît pas d'amélioration et c'est surtout cette catégorie de la population qui se sent la plus lésée après un changement politique qui n'améliore en rien leur situation économique et sociale. Le gouvernement est désigné comme principal responsable de cette situation, n'ayant pas su prendre les bonnes décisions et n'étant pas capable de rompre avec les politiques en cours sous le régime de Ben Ali, notamment en ce qui concerne le volet économique. En attente de résultats, ils regrettent aussi la lenteur du travail de la justice et les trop rares mises en examen de ceux qui se sont rendus coupables de corruption, de malversations, de fraudes et de crimes. Il n'y a pas eu de signal fort et symbolique envoyé en direction d'une population en attente de changement.

La constitution tarde à voir le jour, après le dépassement d'un délai irréaliste (un an) la déception s'exprime sans retenue. Néanmoins les travaux législatifs entrent dans une phase déterminante, le jour de l'assassinat de Chokri Belaid, les parlementaires étaient sur le point de voter la loi sur l'inéligibilité des ex-leaders du RCD, un symbole fort de rupture avec l'ancien régime. Les consultations citoyennes menées par les députés se poursuivent depuis le début du mois de janvier et font l'objet d'un intérêt certain de la part de la population. Il est regrettable de constater que les événements actuels ralentissent substantiellement le processus constitutionnel.

La France a largement exprimé son indignation face au meurtre de Chokri Belaid en demandant expressément au gouvernement de faire la lumière sur ce crime. Par ailleurs, le président François Hollande et de nombreuses personnalités politiques françaises, dont le maire de Paris, Bertrand Delanoë, ont fait part de leurs inquiétudes sur à la capacité du gouvernement à gérer cette crise. Après les déclarations malvenues de Manuel Valls, le sentiment anti-français a refait surface en Tunisie. Le ministre de l'Intérieur en appelant à soutenir les démocrates contre le fascisme islamique a ravivé la vieille plaie de l'ingérence coloniale. On ne peut que regretter ces propos emprunts d'une méconnaissance du contexte et des acteurs politiques tunisiens.

En effet, comment qualifier de fasciste un parti politique qui a prôné l'union nationale en dirigeant un gouvernement composé de personnalités issus de sensibilités politiques diverses, en prenant soin de n'exclure aucune composante du débat politique. Hier encore, le vice-président d'Ennahdha Abdelfattah Mourou appelait au dialogue avec tous, et même les ennemis d'hier le parti Nida Tounès, composé en majorité de rcdistes repentis. Le ministre de l'Intérieur, dénonce une volonté des "obscurantistes" d' "enfermer les femmes tunisiennes dans un voile".

Tenir de pareils propos dénote d'une profonde ignorance de la société tunisienne en général et des femmes tunisiennes en particulier. S'il est critiquable à maints égards, le parti Ennahdha a eu le mérite de ne jamais remettre en cause les acquis en termes de libertés publiques et de droits des femmes. Même lors du débat sur l'opportunité d'inclure dans la nouvelle Constitution une mention sur la "complémentarité" des droits entre les hommes et les femmes, les députés d'Ennahdha après un intense débat interne ont fait preuve d'ouverture et sont revenus sur cette formulation maladroite, lui préférant la notion d'égalité parfaite.

Une rapide observation de la composition de l'Assemblée Nationale Constituante révèle que sur les 49 femmes élues, 42 sont issues des rangs d'Ennahdha, devenant le parti politique tunisien le plus respectueux de la parité homme-femme. Doit-on rappeler qu'au moment des premières élections libres en octobre 2011, la Tunisie faisait état d'un taux de représentativité féminine à l'Assemblée Nationale de 24%, contre 18% seulement pour la France. Enfin, il suffit de se promener dans n'importe quelle ville tunisienne pour voir que les femmes voilées ou non parcourent les rues, sans que les unes ou les autres ne soient menacées en raison de leurs tenues vestimentaires.

Finalement, cette dialectique reprise par Manuel Valls rappelle celle qui a justifié le soutien infaillible de la France au régime de Ben Ali durant des décennies. Soutien amèrement reproché par le peuple tunisien au lendemain de la Révolution et qui explique l'apparition de slogans tels que "La France, Dégage" ou encore "François Hollande, la Tunisie, ce n'est pas le Mali" lors des rassemblements de ce week-end.

Quand le ministre de l'Intérieur annonce qu'il faut condamner l'islamisme car le contraire reviendrait à nier la démocratie pour laquelle les peuples arabes se sont battus, il remet fortement en cause l'indépendance de ces même peuples et surtout la légitimité de leurs choix électoraux.

Ces déclarations mettent à mal le travail des ONG Françaises sur le terrain ainsi qu'une partie de la diplomatie française qui œuvre pour un dialogue respectueux avec la Tunisie, et qui souhaite faire oublier les déclarations malheureuses d'une Michèle Alliot-Marie proposant à la Tunisie son savoir-faire en matière de répression.

Les franco-tunisiens se retrouvent dans une position inconfortable, eux qui pensaient que ce temps était révolu et que la France respecterait pleinement la souveraineté nationale de leur pays d'origine. Les tunisiens qui avaient salué l'élection du président Hollande en espérant qu'elle ouvrirait la voie à une nouvelle ère d'échange et de partenariat entre le Sud et le Nord de la Méditerranée ne cachent pas leur déception. La Tunisie attendra, le changement, ce n'est pas pour maintenant.

Écrit par : Rachid Z | 12 février 2013

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Satan enfanté à Tunis

Malek Triki, le 8 février 2013

Une fois n'est pas coutume, nous faisons le billet sur une contribution étrangère au blogue. Malek Triki est un journaliste tunisien de Al Quds Al Arabi qui revient sur l'assassinat de Chokri Belaïd, leader d'un parti d'opposition de gauche à la règle islamique imposée par Ennahda, parti ayant accédé aux affaires démocratiquement. Immergé dans l'actualité tunisienne et bénéficiant des remontées d'information vers son journal, il trie les motifs et les motivés, et prend le risque de dénoncer.

Sauf à avoir organisé les premières élections libres dans l'histoire de ce pays, l'élite politique tunisienne n'a rien accompli du tout durant ces deux dernières années. Ces élections libres causèrent fierté et optimisme, mais ils s'évanouirent aussi vite que que le printemps orphelin fut rincé de tout bienfait conséquent par une atmosphère politique barbare. Cela vira au cauchemar - l'un parmi beaucoup dans la Tunisie nouvelle qui retourna la bénédiction en malédiction.

Ce qui demeura spécial dans ces élections est qu'elles donnèrent une majorité relative en voix (et pas de majorité absolue) à une formation dont les partisans et les jeunes croient en toute sincérité avoir acquis une « légitimité par le scrutin » voire un « mandat », la clef de toute porte, le baume à toute plaie. Dans leurs croyances, ceux qui obtiennent la majorité des voix sont les représentants de la vérité absolue, et cette cette vérité absolue est en eux-mêmes. Ils deviennent infaillibles au moins aussi longtemps que dure le mandat électoral. Selon eux, la Charia (mandatée ou légitimisée) est la pierre d'angle sur laquelle tout l'univers pivote. La légitimité est le Sidrat al-Muntahā, le lotus des confins dont la lumière marque l'accès au septième Ciel. Ce mandat électoral est une vérité indiscutable. Nul ne peut la mettre en doute. Ainsi le peuple a-t-il parlé. Et puisque le peuple a le dernier mot, il n'y a aucune question permise. Ecoutez bien païens, ennemis du parti Ennahda en charge des affaires, vous qui détestez son juste gouvernement : Stop ! Ne vous jetez pas sur les épines de la légitimité, ne vous insinuez pas entre l'ongle et la chair de son mandat légal. Décampez ! Partez ! Trouvez-vous un coin pour pleurer les larmes de votre sordide infortune. « Ô laïcs infidèles, vous les « zéro-pour-cents » qui jouez sur les mots, sur l'éphémérité des élections, prenez avec vous votre notoriété et vos martyrs et quittez notre légitimité».

C'est exactement avec cette logique d'un dogme religieux que les partisans d'Ennahda appréhendent toute critique ou tout appel au gouvernement actuel pour remédier aux manquements. Pour cela, ils ont créé des dizaines de comptes Facebook qui appellent ouvertement au meurtre en pleine lumière. Il faut ajouter à cette énigme la masse des extrémistes (non pas des partisans d'Ennadah) qui courent la campagne et pratiquent une violence désormais reconnue contre d'innocents citoyens, des intellectuels, artistes, journalistes, brûlent le saint Coran (!) et incendient les mausolées de saints musulmans. Ces éléments prouvent l'existence d'une alliance entre les militants du parti dirigeant, Ennahda, et des extrémistes dans les rangs desquels on nomme abusivement des « salafistes » (fondamentalistes), une alliance entre les faucons d'Ennahda et les brutes d'une nouvelle secte kharajite. Cette alliance a un ennemi : le civil tunisien qui croit en la liberté et fuit l'idéologie.

Cette hostilité (enracinée de manière frappante dans l'obscurité profonde d'instincts tribaux immoraux) est organisée contre une société tunisienne libre et la conduit au seuil d'une ligne de fracture jamais vue auparavant : l'abîme des assassinats politiques.

Attendre une enquête concluante sur le meurtre ne veut pas dire annuler des évidences : le meurtre du militant de gauche Chokri Belaïd ne provient pas des partis d'opposition aux dirigeants actuels, ou des opposants à l'idéologie dite « Islam politique », ni même aux ennemis du dogme des Kharajites puritains ignorants. Plus vraisemblablement que moins, dans le contexte de haine et de ressentiment tellement omniprésents dans le pays, les tueurs doivent appartenir au camp des « révolutionnaires » protecteurs de l'actuel « mandat électoral », leurs extrémistes et leurs associés tenants de la ligne dure (plusieurs partis y compris le président et le leader du parti républicain avaient averti le martyr que sa vie était en danger). Ces extrémistes sont les coupables les plus vraisemblables dans le meurtre de ce Musulman citoyen dont les deux filles jeunes deviennent orphelines sans pitié. Il n'est pas exagéré d'arguer que celui qui a commis le meurtre, plus vraisemblablement que moins, est parti en espérant que ce crime atroce lui sera compté sur la liste de ses bons points à la droite de Dieu.

C'est la tragédie de la Tunisie d'aujourd'hui. Une bête malfaisante est sortie de la matrice de cette pure et bonne mère, qui dévore maintenant ses enfants. Sauf à se repentir et accepter comme un fait accompli la « légitimité » éternelle des nouveaux dirigeants, elle est condamnée à rester « malheureuse et désespérée² ». En vérité, cette « légitimité » est un mandat éphémère dans une obscurité absolue mais éphémère.

Écrit par : Rachid Z | 12 février 2013

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ANSAR AL-SHARI’A : LA PROCHAINE INSURRECTION EN TUNISIE

Habib M. Sayah (il a participé à la création du collectif El Mouwaten et a été candidat aux élections de l'Assemblée constituante avec la liste Sawt Mostakel), le 12 février 2013

Cette analyse est produite en collaboration avec le think-tank Washington Institute for Near East Policy et a été initialement publiée sur le site Fikra Forum, un projet du Washington Institute. Ce qui suit est une traduction. Nous recommandons de privilégier la version originale en Anglais. Pour la consulter, cliquez ici. Pour consulter une traduction en Arabe, cliquez ici.

Habib M. Sayah - En Tunisie, alors que les projecteurs se braquent sur la lutte entre le parti islamiste au pouvoir et la coalition qui s’est formée autour de l’ancien Premier ministre Béji Caïd Essbsi, une autre faction s’apprête à entrer sur scène. Pendant que des dizaines de milliers de Tunisiens se rassemblaient au cimetière du Jellaz à Tunis pour les funérailles de l’opposant assassiné Chokri Belaid, une organisation jihadiste nommée Ansar al-Shari’a en Tunisie (AST) commençait à placer ses pions sur l’échiquier.

La genèse d’Ansar al-Shari’a

Après le départ de Ben Ali, le gouvernement tunisien de transition a libéré un grand nombre de prisonniers politiques appartenant à la mouvance islamiste. Plusieurs vétérans jihadistes avec une expérience de combat en Afghanistan ont bénéficié de cette amnistie, parmi lesquels se trouve Seifallah Ben Hassine, plus connu sous le pseudonyme Abou Iyadh al-Tounisi, le stratège charismatique à l’origine de la fondation d’AST en avril 2011.

Abou Iyadh doit son nom de guerre à ses années de lutte en Afghanistan où il a constitué le Groupe Combattant Tunisian (GCT), une cellule terroriste proche d’al-Qaeda basée à Jalalabad. Arrêté en Turquie en 2003 pour son implication dans l’assassinat du Commandant Massoud deux jours avant les attaques du 11 septembre 2001, Abou Iyadh est extradé vers la Tunisie où la justice le condamne à une peine de 43 ans d’emprisonnement. Libéré par la révolution, Abou Iyadh capitalise sur le réseau qu’il s’est constitué parmi les détenus ainsi que sur la gloire qui se rattache à son statut de vétéran jihadiste. Avec ces atouts en main, Abou Iyadh n’a cessé de sillonner le pays, prêchant dans les mosquées et embrigadant des milliers de jeunes désormais acquis à ses idéaux jihadistes. Dans l’année de sa création, AST a non seulement réussi à recruter environ 10 000 jeunes salafistes, mais elle a surtout absorbé le mouvement jihadiste naissant, devenant ainsi la référence incontournable en la matière.

Jihad: la face cachée du salafisme en Tunisie

Dans ce qui pourrait être vu comme une opération de marketing plutôt qu’une action motivée par la foi, AST a fait ses premières apparitions sur la scène publique en agressant des personnalités séculières et en menant des attaques contre des cinémas et des stations de télévision. En juin 2012, Abou Iyadh ordonne le saccage du Printemps des Arts, une exposition artistique à la Marsa. La veille, il avait reçu l’onction d’Ayman al-Zawahiri, le numéro un d’al-Qaeda, ainsi que la bénédiction d’Abou al-Mundhir al-Shinqiti, idéologue jihadiste qui a émis une fatwa autorisant les musulmans à se joindre au jihad en Tunisie sous le commandement d’Abou Iyadh. La réaction du gouvernement islamiste à cet incident illustre bien sa passive indifférence à l’égard des nombreuses actions violentes fomentées par AST. En effet, au lieu de mettre un frein à l’escalade de violence perpétrée par AST, le gouvernement tunisien a profité de l’occasion pour blâmer les artistes laïques, tenus pour responsables de l’attaque qui les a visés. A ce moment là, Abou Iyadh avait déjà ouvertement affirmé la nature jihadiste de son projet.

Le 14 septembre 2012, Abou Iyadh lance avec succès l’attaque contre l’ambassade des Etats-Unis à Tunis. En dépit d’une annonce préalable de ses intentions, la police a passivement permis aux troupes d’AST d’envahir la forteresse américaine. Malgré l’insistance du Département d’Etat américain, et nonobstant les preuves indiscutables de l’implication d’Abou Iyadh dans cette attaque, le gouvernement tunisien l’a laissé en liberté, se contentant d’étouffer l’affaire en ordonnant l’arrestation de quelques militants salafistes.

En compétition avec l’Etat

Dans les semaines qui ont suivi l’attaque de l’ambassade des Etats-Unis, Abou Iyadh a concentré les efforts de son organisation sur les œuvres caritatives. AST a, en effet, distribué de l’eau et de la nourriture dans les quartiers et les campagnes les plus touchés par la pauvreté, mais également fourni des services médicaux gratuits (leurs médecins sont allés jusqu’à émettre des ordonnances médicales sur papier à en-tête Ansar al-Shari’a). Alors que le mécontentement se répandait dans la population tunisienne, AST filmait systématiquement ses prétendues actions humanitaires et diffusait massivement des vidéos de propagande attestant du soutien de la population. De cette manière, AST a-t-elle non seulement réussi à se construire une clientèle de sympathisants, mais elle tente ainsi de prouver qu’elle a la capacité de remplacer l’Etat dans ses fonctions si jamais la République venait à se dissoudre pour laisser place à un califat.

A la suite de l’assassinat de Chokri Belaid, dans un contexte marqué par un mécontentement croissant de la population et par l’incapacité du gouvernement à maintenir son contrôle sur les forces de police, AST a saisi cette occasion pour entrer en compétition avec l’Etat. En l’absence de présence policière dans certaines zones où ont eu lieu des pillages, AST a déployé sa propre milice. Des membres d’AST portant des chasubles orange patrouillent dans les rues de nombreuses villes, telles que Bizerte, Kairouan, Sfax ainsi que certains quartiers du Grand Tunis. Ces prétendus « comités de sécurité » prennent généralement la forme de convois comprenant de nombreuses motocyclettes suivies d’une dizaine de camionnettes transportant de jeunes salafistes armés de bâtons, de couteaux et de longs sabres. Intimidant à la fois pilleurs et opposants modernistes, ces patrouillent servent en réalité un but éminemment politique : occuper la place laissée par la police nationale, afin de prouver une fois encore que les salafistes sont mieux placés que l’Etat lorsqu’il s’agit d’assurer la sécurité des citoyens.

L’ambiguïté des relations entre Ennahdha et Ansar al-Shari’a

Les relations entre Ennahdha et AST ont toujours été complexes. Abou Iyadh entretient des liens privilégiés avec plusieurs leaders appartenant à l’aile dure d’Ennahdha. Parmi eux, le parlementaire Sadok Chourou, qui a publiquement affirmé que ceux qui s’opposent au gouvernement islamiste sont les ennemis d’Allah et qu’ils devaient être démembrés et crucifiés, était l’invité d’honneur du premier congrès annuel d’AST à Sidi Bouzid en 2011. De l’autre côté, les pragmatiques, au premier rang desquels se trouve le Premier ministre Jebali, se sont prononcés contre la violence politique et semblent avoir adhéré aux principes démocratiques. Trônant au milieu de son parti, le leader suprême d’Ennahdha Rached Ghannouchi continue d’envoyer des signaux contradictoires à l’opposition séculière et aux partenaires occidentaux, d’une part, et aux salafistes, d’autre part.

Au sein d’Ennahdha, le débat sur l’attitude à avoir avec AST était la question taboue qui pouvait révéler les divisions internes du parti et convaincre certains de ses membres de faire sécession. Le Premier ministre Jebali ainsi que le Ministre de l’Intérieur Ali Larayedh n’ont jamais mentionné AST comme un suspect, encore moins menacé de poursuivre l’organisation jihadiste pour les attaques violentes qu’elle a commises. Outre la peur de voir le parti se scinder, c’est sans doute la crainte de révéler les relations ambigües qu’Ennahdha entretient avec les jihadistes qui a empêché Jebali et Larayedh d’entreprendre des actions décisives.

A l’heure actuelle, Ennahdha traverse une crise sans précédent. Isolé et désavoué par les autres leaders du parti islamiste, Hamadi Jebali, pragmatique, cherche la réconciliation avec l’opposition moderniste. Parallèlement, les faucons étendent leur influence sur le parti, l’entraînant dans vers une polarisation et une radicalisation accrues, alors qu’Ennahdha subit des attaques de toutes parts notamment du fait des suspicions d’implication dans l’assassinat de Belaid, mais aussi à cause de l’incapacité du gouvernement à mettre en œuvre les réformes nécessaires en matière économique et sociale.

Profitant de la radicalisation d’Ennahdha, qui se trouve considérablement affaiblie et divisée, Abou Iyadh lance en ce moment-même une OPA hostile sur le parti de Ghannouchi. Dans un entretien mis en ligne quelques jours avant la mort de Chokri Belaid, Abou Iyadh a, en effet, lancé un appel en faveur de l’unification de toutes les composantes du mouvement islamiste afin de démolir le camp « laïque ». La réponse d’Ennahdha n’a pas tardé à venir. Dans un meeting qui a eu lieu au ledemain des funérailles de l’opposant, Lotfi Zitoun le protégé de Ghannouchi a lui aussi appelé à l’unification du mouvement islamisite au sein d’une nouvelle troïka qui devrait comprendre Ennahdha, Hizb-ut-Tahrir at les « salafistes », sous-entendu AST. Les masques sont tombés.

Il est intéressant de noter que les comités de sécurité d’AST ont été récemment rejoints par les Ligues de Protection de la Révolution (LPR), ces organisations de la jeunesse islamiste liées à l’aile dure d’Ennahdha. Les Ligues sont enclines à la violence tant verbale que physique, et ont émis à de nombreuses reprises des menaces de mort à l’encontre des adversaires d’Ennahdha, parmi lesquels se trouvait le défunt Chokri Belaid. Cette synergie entre AST et les LPR pourrait signifier que les faucons d’Ennahdha comptent désormais sur Abou Iyadh pour empêcher le renouveau de l’opposition moderniste.

Vers la voie de l’insurrection ?

L’agitation qui a suivi l’assassinat de Belaid pourrait accélérer la mise en œuvre des plans d’Abou Iyadh. L’insatisfaction généralisée constitue l’environnement le plus favorable aux organisations jihadistes telles qu’AST. Le potentiel éclatement d’Ennahdha serait une occasion en or pour Abou Iyadh qui pourrait attirer les durs d’Ennahdha dans une alliance soumise à ses conditions. Le parti de Ghannouchi est, en effet, à deux doigts de perdre le pouvoir. Or, Abou Iyadh a annoncé que dans cette éventualité, les « laïques devront marcher sur nos cadavres ».

Pendant ce temps, les graines de l’insurrection sont en train de germer. Les actions passées d’AST ne sont pas anodines, mais procèdent d’une logique complexe visant à saper l’autorité de l’Etat tout en gagnant le soutien d’une part non négligeable de la population. Si l’on ne parvient pas rapidement à mettre un terme au cycle de la violence politique, AST pourrait déclencher une insurrection à grande échelle. Pour l’instant, il est impossible de d’évaluer avec certitude les chances de succès des salafistes ; mais même dans l’hypothèse d’un échec, une simple tentative de leur part pourrait miner durablement la transition démocratique et déstabiliser le pays qui se trouve déjà dans un contexte géopolitique extrêmement fragile.

La menace posée par AST étant de plus en plus tangible aujourd’hui, elle devrait être traitée comme une situation pré-insurrectionnelle. A cet effet, des contre-mesures à la stratégie d’AST devraient être prises sans délai. L’Etat et la société civile séculière doivent immédiatement s’atteler à résoudre les problèmes sociaux sur lesquels AST capitalise. Ensemble, ils doivent agir pour assurer la sécurité de la population et fournir des services sociaux aux populations qui en ont le plus besoin, tout en mettant en œuvre une stratégie de communication efficace. De plus, pour contrer les extrémistes, la société civile et les acteurs politiques doivent impérativement proposer une alternative idéologique, non nécessairement contraire aux valeurs islamiques, mais plutôt en accord avec l’héritage religieux libéral et tolérant de la Tunisie. Mais au-delà de tout, il est essentiel que l’Etat et la société civile moderniste commencent à établir un lien direct avec la population tunisienne.

Écrit par : Rachid Z | 12 février 2013

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