31 janvier 2013

"La laïcité falsifiée" : Jean Baubérot

"La laïcité falsifiée"

Jean Baubérot

Le 28 janvier 2013

08:58 Écrit par Rachid Z | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

"La laïcité falsifiée" : Conférence & interview de Jean Baubérot

Par Ilyess, le 11 février 2013

A l’occasion de la sortie de son dernier livre, La laïcité falsifiée (Editions La Découverte), nous vous présentons une interview avec Jean Baubérot, professeur honoraire de la chaire histoire et sociologie de la laïcité à l’Ecole pratique des hautes études, suivie d'une conférence réalisée à Bruxelles, le 28 janvier 2013.

Pourquoi, selon vous, la laïcité telle qu'elle est comprise aujourd'hui ne correspond pas à la laïcité "historique" de 1905 (et donc en quoi est-elle "falsifiée")?

La laïcité, et notamment la laïcité historique, est une réalité assez complexe, puisqu’elle met en jeu, à la fois la neutralité de la puissance publique avec la loi Jules Ferry, et la séparation des Eglises et de l’Etat avec la loi de 1905. Les fondateurs de la laïcité ont toujours expliqué qu’il s’agissait-là de moyens, d’instruments, en vue de réaliser la liberté de conscience de chacun comme liberté publique, et l’égalité de tous les citoyens devant la loi. Pourtant, la tendance de l’opinion a souvent été de réduire la laïcité à un problème, non pas du point de vue social mais de celui de l’actualité.

Depuis 1989, la tendance est de réduire la laïcité à la visibilité de la religion dans l’espace public et à une neutralité qui ne s’applique plus seulement à l’Etat mais aussi aux individus, ou en tout cas à certains d’entre eux. Evidemment, tout ceci est lié à l’augmentation des flux migratoires et aux craintes que cela inspire, ainsi qu’au fait que l’islam soit devenu la deuxième religion de la métropole. Le problème, c’est qu’on hypertrophie désormais la neutralité de l’espace public et qu’on interprète autrement la loi de 1905 en limitant la liberté de conscience. On l’a vu lors d’une dernière décision du tribunal administratif sur des femmes faisant de l’accompagnant scolaire et qui portaient le foulard, indiquant qu’il n’y avait pas [en leur interdisant le port du voile] d’atteinte "excessive" à la liberté de conscience. Cela constitue un glissement très net par rapport à la loi de 1905 qui dit que la République "assure" la liberté de conscience des citoyens. Plus grave encore, on a quitté cette égalité devant la loi de manière structurelle en demandant au Haut Conseil à l’Intégration (HCI) de faire des propositions en matière de laïcité, ce qui signifie symboliquement que la laïcité s’applique d’abord aux immigrés et descendants d’immigrés, et pas à tous les citoyens.

En quoi cette "nouvelle laïcité" stigmatise-t-elle, selon vous, la minorité musulmane?

Lorsque l’on dit que la loi de 1905 doit être constitutionnalisée, mais qu’il n’est pas question de l’appliquer aux alsaciens-mosellans, on voit bien qu’on est arrivé à un point où quand on pense laïcité on ne pense plus à toute la population. Car il faut bien comprendre que, pour le moment, l’Alsace-Moselle est la dérogation la plus importante à la laïcité, puisque les alsaciens-mosellans n’ont ni la loi Jules Ferry (l’école n’est pas laïque), ni la loi de 1905 (pasteurs, prêtres et rabbins sont payés par l’Etat). Cela montre bien que l’on ne pense pas global quand on pense laïcité. On peut bien sûr avoir des débats sur le degré de laïcité qui doit être le meilleur, car la laïcité n’est jamais absolue - ne serait-ce que parce qu’il faut articuler les différents principes, neutralité, séparation, liberté de conscience, égalité des citoyens.

On peut donc avoir des opinions différentes sur quel degré de laïcité convient le mieux. Mais, ce qui ne convient pas, c’est quand la laïcité est dure pour les uns et tendre pour les autres. La laïcité doit être égale pour tous, or le HCI, - qui ne va évidemment pas s’intéresser par exemple à la bioéthique et au débat sur la séparation entre loi civile et morale religieuse, ou à l’Alsace-Moselle - ne va envisager la laïcité que par rapport aux immigrés et aux descendants d’immigrés. De plus, la Haute autorité de lutte contre les discriminations a été supprimée, et celle-ci veillait à ce que la laïcité soit la même pour tous. Cela finit logiquement par cibler une catégorie de la population, et il y a donc, de fait, une véritable discrimination institutionnalisée, ce qui est très grave.

Vous dites qu'il y a aujourd'hui une confusion entre laïcité et sécularisation, pourquoi ?

En 1905, le catholicisme dominant était ce que les historiens appellent un catholicisme intransigeant. Or la loi de 1905 n’a pas du tout dit que le catholicisme devait se "républicaniser", devenir un catholicisme modéré, libéral etc. Il a simplement été stipulé que le catholicisme n’était plus la religion officielle en France, et que chacun devait vivre sa foi comme il l’entendait, dans le respect des autres et de la tolérance civile. L’évolution de la religion dépendait donc de la compréhension de chacun et d’un processus interne de l’Eglise catholique, et ce n’est pas la République qui décidait de quoi que ce soit. La meilleure preuve c’est que l’Etat a refusé d’interdire le port de la soutane dans l’espace public, et ce sont les prêtres eux-mêmes qui ont, pour la plupart, après Vatican II, abandonné la soutane. La République n’a donc rien imposé.

La laïcité, et ce jusqu’à aujourd’hui, est censée permettre de vivre, dans la paix sociale, des rapports différents à la sécularisation selon qu’on soit proche ou distancié de la religion dans son cœur doctrinal, rituel etc. La laïcité n’a donc pas à imposer aux gens de se séculariser car cela devient une atteinte à leur liberté de conscience. Or, actuellement, on confond laïcité et sécularisation, et le Haut Conseil à l’Intégration le revendique d’ailleurs fièrement puisqu’il déclare que "dans une société sécularisée il n’est pas possible de faire ceci ou cela". Cela est totalement anormal, ce n’est plus de la laïcité mais quelque chose qui comporte des éléments d’un athéisme d’Etat. On veut donc forcer certaines populations à se séculariser, ce qui d’une part est totalement inefficace puisque l’histoire montre que chaque fois qu’on a voulu porter atteinte à la liberté de religion on a produit des raidissements chez les gens, et d’autre part cela est une mécompréhension totale de l’intention de laïcité, et va même à l’encontre de la loi de 1905.

Écrit par : Rachid Z | 13 février 2013

Répondre à ce commentaire

La Laïcité et l’islamophobie en France aujourd’hui

SELIM RAUER, le 13 février 2013

La laïcité en France serait-elle devenue en temps de crise économique et politique, un vecteur de racisme et d’islamophobie que l’on n’assumerait pas ?

Dans l’un de ses discours datant de l’année 1906 consacré à l’émancipation laïque, Jean Jaurès rappelle que la laïcité en France est sensée unir un peuple au-delà de toute confession et querelle idéologique, y compris d’appareil politique. En affranchissant une société de toute idéologie religieuse, c’est-à-dire de toute une déclinaison ou de tout un codex moral et social prétendument ancré dans une révélation transcendantale, les députés de la IIIe République française avaient aussi voulu exclure toute instrumentalisation possible du religieux par le politique. Les cas de manipulation rhétorique et politique de ce type se sont souvent traduits par l’instrumentalisation de la figure de l’étranger comme incarnant un danger possible pour la nation. Ce mécanisme appartient très spécifiquement aux régimes totalitaires et plus particulièrement aux gouvernements fascistes (ou aux appareils politiques et gouvernements populistes tendant à l’être) qui ont instrumentalisé les dimensions religieuse et ethnique (qu’ils confondent souvent) pour les décliner sur les territoires des valeurs morales, de l’économie, et de l’idéologie nationaliste.

Avec la chute du mur de Berlin et l’effondrement du bloc soviétique qui incarnait une alternative ou un contre-modèle au capitalisme libéral du monde occidental, nous avons vu par le biais de l’économie, et donc du libéralisme à épithète libéral, le monde s’uniformiser progressivement dans ses modes de production et de consommation. Les lois et les valeurs (dites universelles et héritées des Lumières) sensées unifier une nation au-delà de toute différence et idéologie, et plus particulièrement le principe de laïcité, se sont retrouvées comprimées dans l’étau des rapports de forces et de compétition politique. Dans l’incapacité de proposer ou de réviser plus drastiquement les problèmes économiques et sociaux que nous rencontrons en relation avec le système qui régie nos sociétés (l’économie libérale et ses conséquences), beaucoup d’hommes et de femmes politiques en sont venus à faire du clientélisme populiste sous couvert de laïcité. Ainsi, les anciens réflexes qui ont toujours prévalu dans l’histoire des sociétés humaines, consistant à stigmatiser une ou plusieurs minorités pour lui faire endosser la responsabilité d’un problème ou les désignant comme étant à l’origine de ce problème, se sont de nouveau manifestés en temps de crise économique. D’aucuns cherchent à présenter en conséquence l’Islam comme un contre modèle de valeurs et d’organisation sociale, tirant les musulmans de France, ou leur plus grande majorité, sur un territoire non-laïc justement, sous couvert de respect de principe de laïcité. Cette peur de l’Islam a aussi probablement à voir avec une France qui (comme le récent voyage de François Hollande en Algérie l’a démontré) n’assume toujours pas son passé colonial qui impliquait purement et simplement une politique d’occupation de territoires étrangers, de domination culturelle et ethnique, ainsi qu’une politique d’apartheid, avec pour but un enrichissement économique. La figure de l’étranger en tant que danger ou menace potentielle est en France, il convient de l’avouer, dans l’inconscient et l’imaginaire contemporain associé au musulman, voir même à l’arabe, et ceci plus fortement depuis les attentats du 11 septembre 2001 à New York, ou encore ceux de Londres ou de Madrid en 2004 et 2005. Les dernières campagnes présidentielles conduites par la droite française n’ont fait qu’attiser ce sentiment d’étrangéisation du musulman en France, qui pourtant est sensé vivre dans un Etat laïc, c’est-à-dire affranchi de toute stigmatisation religieuse, et encore plus évidemment ethnique. Pourrions-nous en conclure que la laïcité en France est devenue un vecteur de racisme et d’islamophobie? Probablement oui.

La laïcité est une chose extrêmement simple. Il s’agit de la séparation de l’église et de l’Etat. Il ne s’agit pas de la division d’une nation entre bons et mauvais français. Il ne s’agit pas de dénoncer une personne qui souhaite pratiquer de façon plus ou moins ostentatoire sa religion, ou de légiférer sur le port du voile (hijab), lorsque ce dernier est librement porté par une personne. Ceci serait une entrave aux libertés individuelles. On ne légifère pas sur des tenues vestimentaires. Il ne s’agit pas de marquer des frontières idéologiques ou culturelles au sein d’un pays pour rappeler, par exemple, les origines chrétiennes de la France, ni même l’importance du prêtre face à l’enseignant d’une école laïque et républicaine. Si nous nous référons aux derniers sondages d’opinion qui ont été effectués par des quotidiens et des instituts politiques, nous constatons une méfiance croissante, voire même un rejet de la part de nombreux français à l’égard de l’Islam. La laïcité, telle que nous avons toujours prétendu l’exercer, a-t-elle réellement opéré? A-t-elle été le vecteur d’un plus grand degré de tolérance, ou même d’indifférence à l’égard de ceux et de celles qui sont tout naturellement libres de pratiquer la religion qui est la leur ? Les pays anglo-saxons prônant un autre modèle, multi-culturaliste et pluriethnique, ne connaissent pas comme nous ces débats sur le port du voile, sur l’identité nationale, ou encore ces campagnes médiatiques au sujet du problème que représenteraient les musulmans et l’Islam qui est pourtant la deuxième religion du pays. N’a-t-on pas, derrière de fausses intentions républicaines et un discours prétendument laïc, instrumentalisé les passions et ravivé les sentiments xénophobes à l’égard d’une religion que l’on ne cesse de décrier comme étant intolérante, misogyne, souvent trop violente et radicale ? Les Unes d’hebdomadaires tels que Le Point ou L’Express l’année passée ont ému les médias étrangers outre-Atlantique et partout ailleurs en Europe. L’on y voyait l’échec de nos élites à appliquer les principes culturels et politiques que nous prétendons être nôtres et incarner.

La vraie question que la plupart de nos politiques n’ont cessé, de fait, d’esquiver en stigmatisant l’Islam et les ghettos, c’est la raison de la constitution de ces ghettos, et l’échec flagrant de notre modèle d’intégration social. Il faudrait interroger ce qui a favorisé la constitution de ces ghettos, leurs composantes sociale et économique. Ces français d’origine étrangère, souvent issus du Maghreb et de l’Afrique-subsaharienne, sont toujours pointés du doigt à cause de leur lieu d’origine, de leur adresse, de leur prénom, de leur nom de famille ou des préjugés liés à la couleur de leur peau. L’égalité des chances et d’accès aux savoirs n’est pas la même dans notre république. C’est un mensonge. Il serait faux d’affirmer le contraire, car les conditions sociales, économiques et culturelles de ces français sont tout à fait différentes. Quant à ceux qui réclament l’assimilation de ces derniers à « notre » culture comme un bien qui serait paradoxalement exclusif et universel (un peu à la façon de ces religieux qui prônent des vérités révélées qui ne sont que des intolérances, des fins de non-recevoir), nous devrions leur demander s’ils accepteraient, par exemple, la cohabitation d’une famille française d’origine malienne ou tunisienne sur leur palier, que cela soit dans les ghettos huppés du XVIe arrondissement, de Neuilly, comme dans les banlieues défavorisées de Sarcelles, Saint-Denis ou Sevran où l’on pourrait aussi leur proposer de vivre durant quelques mois pour qu’ils commencent à comprendre enfin ce qui s’y joue réellement. Certains français dits de souche ou “d’origine”, pensent-ils au fond d’eux-mêmes appartenir à la même humanité que ces dits étrangers ? C’est-à-dire capables de les reconnaître comme leurs semblables, leurs concitoyens, comme leurs frères et sœurs, au-delà de toute considération ethnique et religieuse, pour revenir aux fondements mêmes de la première République. D’aucuns pensent qu’il conviendrait à ces « immigrés » de s’assimiler à nos valeurs. Ils se trompent. L’assimilation consiste en un écrasement de la mémoire et des origines de l’homme et de la femme venant d’ailleurs pour vivre ici. Cette richesse culturelle est une force, elle n’est pas une faiblesse, à plus forte raison dans un monde ouvert et global dont les libéraux ne cessent pourtant de faire la promotion économique, tout en esquivant sa dimension culturelle, et sociale.

Que penser des invectives de certains, tel que M. Copé, lorsque ces derniers parlent de l’enfant musulman qui vole le pain au chocolat de l’enfant blanc, chrétien, qui dans l’imaginaire hexagonal moyen incarne ce que l’on pourrait vulgairement nommer le bon petit français. Le bon petit blanc face au vilain bougnoule ? Le simple fait que certains de nos élus utilisent ces méthodes immorales de mise en opposition des différentes communautés d’une même nation, n’est-il pas la démonstration même que le principe de laïcité n’est non seulement pas intégré, mais ouvertement foulé du pied par nos responsables politiques, comme le discours du Latran, prononcé par l’ancien Président de la République, ou la fin de la dernière campagne présidentielle de 2012 en ont fait la preuve ? Ne tournons-nous pas le dos au réel, c’est-à-dire au visage véritable de la France du XXIe siècle, qui est sans équivalent dans notre histoire, comme s’il s’agissait là d’un déni du réel? Une France pluriethnique dont la couleur de la peau, les origines, la langue, la mémoire et l’imaginaire ont tout simplement évolué et se sont étendus ? Le simple fait de penser en opposant majorité et minorités, n’exprime-t-il pas un malaise profond dans notre société, alors même que toute société est par définition l’expression du cumul des minorités et individualités qui la constituent, sur la base d’un contrat social commun que nous respectons? La récente publication des caricatures de Charlie Hebdo, qui s’est assuré par là même une campagne promotionnelle sans commune mesure, a-t-elle contribué à créer un débat de fond utile sur la laïcité, ou n’a-t-elle tout simplement fait que renforcer les rancœurs et l’incommunicabilité entre des hommes et des femmes de confessions différentes, mais pourtant tous français dans leur grande majorité? Le Front National lui-même, revendiquant pourtant ses racines chrétiennes et construisant toute sa politique et rhétorique sur la cristallisation de l’étranger comme un problème majeur, ne prétend-il pas être aussi laïc et républicain ? Nous aurions peut-être envie de leur répondre, à l’image d’un Pierre Desproges, qu’il y a peut-être tout simplement trop d’étrangers partout dans le monde, et que ceci est un grave problème…

Rappelons-nous des récents débats ayant eu lieu dans un pays en proie au doute, doute politique, identitaire et économique, doute sur son avenir, sur ce qu’il pense être et ce qu’il est aujourd’hui réellement. En parlant de laïcité, peut-être avons nous commencé à parler de tout autre chose, et peut-être conviendrait-il enfin de nous confronter avec courage à la réalité de notre histoire et aux possibles échecs qui furent et sont les nôtres à réaliser un idéal identitaire et universaliste à la hauteur duquel nous ne sommes pas, à nos propres yeux comme aux yeux du monde. La montée du racisme et de l’islamophobie la plus banale en est peut-être l’une des expressions (par exemple l’occupation de la mosquée de Poitier par des jeunes extrémistes de droite). Les médias français présentent la plus grande partie du temps un islam fasciste et radical, et l’on rabaisse toute une communauté religieuse vivant paisiblement sa foi à l’image de quelques fanatiques avec lesquels ils n’ont rien à voir. L’islam et la façon de vivre, de comprendre et de pratiquer cette religion est très diverse et polémique au sein même du monde musulman.

L’ignorance de l’autre et de soi-même, le déni du réel et du passé sont probablement les thématiques sous-jacentes qui se cachent dans nos faux débats franco-français sur une laïcité mal comprise et mal vécue, qui permet aujourd’hui de honnir l’étranger en s’en cachant; alors même que ce dit étranger, n’est ni plus ni moins que l’un des nôtres.

Écrit par : Rachid Z | 13 février 2013

Répondre à ce commentaire

Les commentaires sont fermés.