31 janvier 2013

L'islam, cause ou symptôme de la crise ?

L'islam, cause ou symptôme de la crise ?

Tareq Oubrou, le 31 janvier 2013

À partir des questions d'actualité liées à l'islam et ses problématiques qu'il pose à travers les musulmans en France, j'ai essayé d'ouvrir des voies de réflexions fondamentales pour repenser l'islam et ses pratiques à partir de la réalité laïque française. L'imam que je suis est ici à la fois pasteur et docteur. Il a une double fonction: liturgique et pastorale d'une part et docteur de la loi (Mufti), d'autre part en tant qu'interprète des Textes sacrés. Autrement dit, praticien et théoricien. C'est dans cette optique qu'il faudrait lire mon livre-entretien.

Dans ce billet, je proposerai une analyse sommaire de la visibilité de l'islam en France: est-elle source du problème identitaire national ou un simple marqueur sociologique? Puis, je proposerai quelques perspectives théologiques pour une présence musulmane paisible.

Ma réflexion admet par conséquent un aspect pragmatique pour résoudre une question musulmane concrète liée au contexte laïque français. Il propose implicitement une refondation herméneutique des Textes de l'islam et une inventivité méthodologique plus fondamentale et plus générale de la religion musulmane. Ce projet n'a donc pas pour seule ambition de s'arrêter à nos frontières françaises.

L'islam, cause ou symptôme de la crise ?

Devenu un lubrifiant de la machine politicienne, le thème de l'islam apparaît à chaque échéance électorale. À la fin de l'année 2009, juste avant les élections régionales, le président de la République Nicolas Sarkozy a lancé un débat national sur l'identité française.

Ayant été invité moi-même à participer à ce débat dans ma région, en Gironde, j'ai pu mesurer le degré émotionnel et irrationnel du débat et les incohérences de certaines réflexions qui ne convainquent même pas ceux qui les avançaient. Ce même thème fut repris une deuxième fois par Nicolas Sarkozy comme une stratégie pour les présidentielles. On connaît tous la suite de cette tactique politicienne. Elle s'est soldée par un échec et n'a fait que renforcer davantage l'extrême-droite. Aujourd'hui, une certaine droite qui se veut décomplexée s'obstine encore à continuer dans cette voie pour accéder au pouvoir et parfois pour des ambitions personnelles. Ce jeu politicien fragilise la démocratie.

De l'immigration, le débat passe sans transition à l'islam et au terrorisme, en passant par le fondamentalisme et l'intégrisme. Délinquance, violence, sexisme, terrorisme, islamisme..., tous ces mots évoqués parfois dans un même discours donnent l'impression aux Français qu'il y aurait un déterminisme islamique qui expliquerait ces phénomènes. Ce genre de glissement sémantique sème la confusion. Il laisse entendre que les musulmans sont tous et partout les mêmes, inflexibles et insensibles à l'environnement, comme si le Coran était leur code génétique. Comme s'il suffisait de consulter le Coran pour comprendre les musulmans, et de scruter les comportements des musulmans pour comprendre le Coran.

Cette erreur s'explique en partie par un sentiment de défiance à l'égard de l'islam qui remonte au Moyen-Âge chrétien et qui s'exprime aujourd'hui en langage laïque. En effet, l'histoire laisse toujours ses traces -conscientisées ou non- dans les mentalités: les croisades "religieuses" il y a longtemps; la guerre coloniale séculière, notamment d'Algérie, dont la plaie n'est pas encore fermée.

Quant à la crise identitaire française actuelle, elle est d'abord liée à un modèle d'intégration qui ne répond plus à la réalité nouvelle de notre monde et à la nouvelle configuration de notre société française désormais pluriculturelle et multiconfessionnelle. Aussi le système scolaire reproduit-il les exclusions et les inégalités de la société qui touchent en premier chef des jeunes issus de l'immigration, comme on aime encore les appeler alors qu'on est à la quatrième génération. Une des raisons de cette crise revient à une politique de la ville et du logement, de droite comme de gauche d'ailleurs, qui a procédé par relégation géographique et urbaine de cette population. Cette politique contre la mixité sociale fut à l'origine d'un communautarisme non choisi, et dont on accuse aujourd'hui paradoxalement cette population. Ce qu'on qualifie de communautarise religieux musulman n'a fait que se greffer sur ce communautarisme économique. Une sorte de religiosité identitariste par défaut.

Néanmoins toutes ses explications franco-françaises ne peuvent être les seules raisons de la crise de l'identité française. Il y a d'autres facteurs extrinsèques. Effectivement, la France européanisée puis mondialisée est emportée dans un mouvement dont on ne réalise pas encore ni la célérité ni l'ampleur.

Ce qu'on qualifie de mondialisation n'est plus un simple phénomène, mais devenu un vrai paradigme nécessaire pour comprendre notre situation actuelle. Il s'agit d'un phénomène "d'intrication", concept que j'ai emprunté à la physique quantique, et qui bouleverse notre perception du temps et de l'espace, à cause des déplacements physiques et virtuels permis la technique et les moyens de transport et de communication de plus en plus sophistiqués. Cette intrication est à l'origine d'une imbrication des événements, des cultures, des civilisations et d'une fusion entre le réel et le virtuel. Tout cela provoque un changement anthropologique radical. Le destin de toute notre humanité est désormais pour la première fois et plus que jamais lié. Ce qui était distal devint proximal; l'étranger, un voisin et concitoyen désormais. Et c'est ainsi que notre humanité se révèle à elle-même brusquement et brutalement dans toute sa diversité et ses différences.

Cette mondialisation explique aussi l'affaiblissement des Etats nations, qui s'effacent de plus en plus devant l'empire économique. On ne fabrique plus le citoyen mais le consommateur universel. En effet, la globalisation économiste tend à standardiser le style de vie par une production culturelle et communicationnelle qui procède par hypermassification et uniformisation des désirs, créant ainsi les mêmes besoins pour vendre le même produit et partout. Et si cet économisme s'impose avec la mondialisation, c'est qu'il y a parallèlement un terreau favorable car la mondialisation correspond historiquement à une postmodernité marquée par un mouvement général de désécularisation, caractérisé par un recul de la raison au profit de l'irrationnel favorable à une économie des instincts, notamment celui de la peur et de l'émotion. Une sorte de prémodernité.

En effet, après avoir cru longtemps à un désenchantement annoncé par Max Weber selon une perception linéaire de l'histoire et à un progrès qui mènerait à une sortie de la Religion, prédit par Marcel Gauchet, on vit aujourd'hui cet "éternel retour". Le retour de celui-même qui a paradoxalement annoncé la mort de Dieu et qui par inadvertance n'avait peut-être pas prévu son retour. C'est ce qu'on appelle aujourd'hui "le retour au religieux", et qui s'annonce fracassant et menaçant, notamment au regard d'un esprit français laïque.

Pour résumer, nous sommes aujourd'hui "gouvernés" par deux forces: l'émotion et l'irrationnel d'une part ; la technique et la technologie d'autre part. La mondialisation pour finir est aussi un paradoxe. Nous assistons à deux mouvements antagonistes: celui de l'uniformisation par l'économisme à laquelle s'opposent des crispations et des revendications identitaires de tous genres.

Dans ce climat, l'islam apparaît comme une religion qui réchauffe l'actualité mondiale et notamment française par son ébullition et dope par sa crispation "salafiste" celles des autres. Ce salafisme qui n'est pas le vrai, car "néowahabite" pour être plus précis, n'est qu'un retour irrationnel et simpliste à un passé imaginaire et imaginé. Cet aspect subversif de la religion musulmane apparaît comme un catalyseur de ce retour identitariste généalogique contagieux.

09:46 Écrit par Rachid Z dans Europe, Islam et musulmans | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

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Islam de France, les convertis face aux clichés

Par Judith Perrignon, 01 février 2013

Ils ont un jour prononcé la chahada, ces mots brefs qui valent profession de foi de l'islam : "Je témoigne qu'il n'y a pas d'autre Dieu qu'Allah et que Mahomet est son Prophète." Ils se rappellent un décor simple : la petite mosquée de Gennevilliers pour Abdel Raouf, car la grande n'existait pas encore ; celle de Melun pour Bilal ; ou une salle de prière du côté du métro Couronnes, à Paris, pour Amin. Ils racontent la présence d'un ami musulman, simple pratiquant, pas forcément d'un imam – "pas d'intermédiaire avec Dieu", dit Amin. Ils répètent cette phrase qu'on leur a dite si vite : "Ça y est, tu es musulman." Ils dépeignent une religion où il est facile d'entrer. Ils ont alors changé de prénom : Raoul est devenu Abdel Raouf, William est devenu Bilal, David est devenu Amin.

Et, plus ou moins rapidement, ils l'ont annoncé à leurs parents. Abdel Raouf se souvient de son père conciliant : "Tant que tu trouves ton bonheur..." ; de sa mère, fervente catholique, tendue et silencieuse, qui semblait promener au-dessus de sa tête une bulle pensive de bande dessinée dans laquelle son fils apparaissait en terroriste. A sa famille juive, David devenu Amin n'a rien dit tout de suite. Sa mère a remarqué quelque chose de différent. Leurs rapports étaient plus simples, moins tendus. Elle a compris au moment du ramadan. "Tu as changé, je ne suis pas bête, tu t'es fait musulman." Elle a préféré qu'il n'en parle pas à son père, qui a fini par lire la vérité dans la barbe de son fils qui s'allongeait. Finalement, seuls ses deux frères l'ont très mal pris. Chez Baptiste, le père a sorti des "trucs bêtes" ("Alors, tu vas plus manger de porc !"), la mère était au bord des larmes lorsqu'il a demandé qu'on l'appelle désormais autrement. "Elle a eu peur que je change, que je ne sois plus le fils qu'elle a eu." Face à l'émotion de sa mère, Baptiste a expliqué que ce n'était pas obligatoire de changer de prénom. Il est resté Baptiste. "Je ne savais pas qu'on pouvait faire autrement", s'étonne William, devenu Bilal, assis à côté de lui. "Ma mère aussi avait les larmes aux yeux", ajoute-t-il.

Ils sont nés sans racines ni parents musulmans. Ils se sont convertis à l'islam, comme quelques milliers de personnes en France chaque année (1). C'était il y a cinq, huit ou treize ans. En des temps difficiles pour porter les couleurs d'une religion que les événements du monde ont rendue suspecte. Quand les tours jumelles sont tombées à New York, Issa avait 9 ans, Karim 11, Baptiste 14, Bilal 16 et Amin 18. Abdel Raouf avait déjà 30 ans. Ils se rappellent l'information diffusée en boucle, les radios et les télévisions allumées dehors comme chez eux, ils se souviennent du mot "apocalypse" dans les journaux. Mais c'est un repère qu'ils laissent aux autres. Pas le leur. Et tant pis si, en janvier, selon un sondage Ipsos/Le Monde, 74 % des Français estimaient que l'islam était une religion "intolérante", incompatible avec les valeurs de la société française. Eux ne se sont pas convertis pour déplaire ou transgresser. Ils ne parlent jamais de l'ailleurs. "Ici, on a une vision de l'islam à travers d'autres pays, ça fausse toute la discussion", dit Bilal. Que des convertis français puissent s'être faits djihadistes au Mali ou en Afghanistan ? "C'est le trajet extrême de quelqu'un qui est peut-être en grande souffrance, en tout cas dans une grande méconnaissance. Dans l'islam, on ne tue pas les innocents", ajoute-t-il.

"LE CORAN M'A EMPORTÉ"

Ce sont des enfants de la banlieue parisienne. Ils ont souvenir du mélange, du frottement des religions dans la cour du collège puis du lycée. De cet islam identitaire et décomplexé de leurs copains enfants d'immigrés, quand eux ne savaient plus trop à quoi ils appartenaient. De cet âge où l'on n'en parle pas, et puis du sujet qui monte. La longue barbe et la djellaba de Karim laissent encore deviner l'ado frimeur qu'il était au lycée de Champigny et qu'il raconte volontiers comme une défroque, un péché de jeunesse : "J'étais imbu de moi-même, je voulais intégrer l'unité du GIGN, je portais une boucle d'oreille, j'avais tout. Les fringues, tout." Dans tout, on entend aussi les filles ou leur regard, mais ça, il ne le précise pas. "Un jour, un ami musulman m'a traité d'homosexuel à cause de ma boucle d'oreille. Alors, j'ai pensé : "Je vais faire un buzz, je vais lire le Coran et je vais leur montrer toutes leurs erreurs, aux musulmans du lycée." Le texte l'a entraîné beaucoup plus loin que prévu. "Le Coran m'a choqué. Emporté. Il n'y a pas de chronologie mais il est très logique. A chaque fois que j'avais une question, la réponse était dans le verset suivant. Je suis entré comme une flèche dans l'islam. Au lycée, je me suis mis à prêcher, j'incitais à la prière." D'autres au même âge deviennent anarchiste, punk, rappeur ; lui a viré musulman, il est resté le roi de la récré, beau parleur, mais de l'islam qui fournissait des réponses à tout.

Bilal était tout le contraire. Beau garçon qui ne le sait pas ou n'en profitait pas au lycée de Melun. "J'ai jamais fumé de shit, je ne faisais pas la bise aux filles. J'ai détesté la fois où mon cousin m'a emmené en boîte, j'ai regardé les gens danser, je les ai imaginés sans musique. Je ne bois pas, je suis connu pour ça dans ma famille ; à l'école, je suis rarement sorti avec des filles, et on se moquait de moi. C'était bien avant ma conversion, l'islam n'a fait que le confirmer chez moi." La religion semble avoir épousé les forces et les faiblesses de chacun, celles du prêcheur de la récré comme celles de l'inhibé. Ils ont grandi. Amin est agent territorial dans la fonction publique, il a un fils de 7 ans. Issa vit avec sa mère et sa grand-mère, il a atteint le niveau bac, décroché un contrat à La Poste, et est actuellement en formation. Abdel Raouf est fonctionnaire municipal. Baptiste et Bilal, qui se sont rencontrés à la fac, ont 25 et 27 ans, ils sont professeurs d'histoire. Ils ne portent pas la robe des musulmans, et leur barbe est un mince collier qui pourrait être celui de garçons dans le coup. "J'ai besoin de passer inaperçu", assume Baptiste.

Ils ont voté comme des profs à l'élection présidentielle. Mélenchon puis Hollande pour Bilal. Hollande aux deux tours pour Baptiste, "pour la réforme de l'éducation nationale". Baptiste enseigne le français et l'histoire au LEP de Varennes-sur-Seine. Il raconte une jeunesse "embrigadée par la télévision". "

Je trouve les jeunes trop sexuels aussi, ajoute Bilal. Un jour, une élève m'a demandé si j'étais marié et elle m'a laissé son numéro de téléphone. Allez, je vais faire l'intégriste, mais parfois je me demande s'il ne faudrait pas séparer les filles et les garçons ?

- Non, c'est trop rétrograde", répond Baptiste.

Ils flottent entre la société française où ils ont grandi et la religion qui leur a fourni l'identité qu'ils recherchaient. Ils ne nous ont pas été présentés par leur mosquée. Nous les avons rencontrés au hasard des connaissances, par des amis, par l'entremise d'un club de sport ou d'une orthophoniste.Ils donnent rendez-vous dans le béton des galeries marchandes d'Evry ou de Noisy-le-Grand, temples des enseignes bon marché qui tiennent lieu de centres à des villes qui n'en ont pas. Amin, Issa et Karim sont amis, ils portent la djellaba sur leur pantalon, ils ont laissé pousser la barbe en de longs poils fins. Il est 15 h 30, ils sont entre deux prières à la mosquée de Villiers-sur-Marne. Attablés dans le café d'un proche, avec une femme voilée derrière la caisse, ils ne commandent pas à boire. Autour d'eux, parking, rocades et magasins en tout genre des Armoiries Shopping Center ne semblent pas les concerner. Karim toise le commun des consommateurs : "Tout le monde est un peu dans le vide. Robotisé. Travailler, aller en boîte, préparer les grandes vacances."

Abdel Raouf, rencontré un autre jour, en jean et sweat-shirt, ne dit pas autre chose : "Système matérialiste où il faut que tu sois comme tout le monde, que tu possèdes une belle voiture ou les dernières Nike. Le monde d'ici bas. L'islam, pour moi, c'est la religion qui ne consomme pas." Ils baissent un peu les yeux au début, puisque c'est avec une journaliste femme qu'ils ont rendez-vous. Bilal, attablé avec Baptiste dans un café de l'Agora d'Evry, explique que si on ne lui avait pas tendu la main pour le saluer il ne l'aurait pas fait. "Peut-être même que je l'aurais refusée, si nous nous étions rencontrés lorsque je me suis converti. Je portais la djellaba. Vous m'auriez pris pour un intégriste ! Quand on se convertit, on est obsédé par le haram, l'illicite. On a besoin d'afficher ce qu'on est. Depuis, j'ai appris. De moi-même, je ne vous aurais pas tendu la main. Mais je ne la refuse pas."

PART D'OMBRE DE LEUR HISTOIRE

Ils laissent de côté la part d'ombre de leur histoire qui n'est pas plus grande qu'ailleurs. Ils affichent la moue de ceux qui ne se dévoilent pas. La crainte aussi qu'on cherche un moment de faiblesse là où eux ont vu la lumière. Karim décrit, au détour d'une phrase, ce grand F6 où il a grandi, avec ses trois frères, entre une mère corse, chrétienne et au foyer, et un père béninois, informaticien. "On n'était pas complices entre nous, on ne s'aimait pas, je faisais ma lessive seul, y avait eu des problèmes." Bilal évoque, en toile de fond, l'enfance entre ville et campagne, à Montereau, en Seine-et-Marne, sa mère qui travaille chez M. Bricolage, son frère handicapé mental, son père parti depuis longtemps refaire sa vie à Saint-Tropez. Il n'a pas le souvenir d'une famille unie, juste de disputes et d'une garde partagée qui ne s'est jamais installée. "Si l'absence d'un père peut être la cause d'un manque à combler ? Peut-être, je ne sais pas. C'est après m'être converti que j'ai renoué avec lui." Non, assure Amin, il n'était pas en conflit avec ses parents pour passer de la synagogue à la mosquée : "Un ami musulman m'a amené là et je me suis tout de suite senti bien. Je n'avais jamais compris pourquoi c'était si dur d'entrer dans la religion juive, pourquoi c'était si fermé."

Ils avaient toujours entendu parler de Dieu chez eux. Il était présent au détour des mots les plus anodins de la mère de Bilal, qui n'allait pourtant pas à l'église. "Quand je me faisais mal, elle disait : "Dieu t'a puni." Quand elle trouvait une place de parking, elle disait : "Dieu merci." Dans ses réflexes, Dieu était présent." Il n'était plus qu'une vague influence dans la famille catho non pratiquante de Baptiste, où les quatre garçons avaient été baptisés sans qu'on pense à les envoyer au catéchisme. Dieu existe, avait assuré le père de Karim qui brassait les religions et penchait pour le vaudou, tandis que la mère restait corse et chrétienne. Il était une figure chez la mère ivoirienne d'Issa, chrétienne pratiquante. Il était si important pour la mère camerounaise d'Abdel Raouf qu'elle voulait qu'il vive et comprenne son baptême catholique. Il fut baptisé à 16 ans. Mahomet ne s'est pas infiltré chez les mécréants. Ils sont comme tant d'autres en France, fils de familles chrétiennes où la pratique et la foi s'étiolent. Ils auraient pu tout enterrer définitivement, laisser l'adolescence, la vie, le rap, le foot, les copains, les amours, les galères prendre le dessus. Mais ils ont cherché, comme s'il y avait là une question sans réponse, un espace à mettre en ordre pour avancer.

Bilal, encore William, s'est fait baptiser catholique à 12 ans, a filé vers le protestantisme à 16, a eu son bac, fait un BTS commerce, "trop mercantile", bifurqué vers un master d'histoire, et en même temps a continué sa quête, lu la Bible, la Torah, les Evangiles canoniques, apocryphes, la bio de Bouddha puis des livres sur le Coran, et enfin le Coran. "En le lisant, Dieu était une évidence. Je me suis senti mieux tout de suite." Karim, enfant du vaudou africain et de la piété corse, a tant aimé les mythologies grecques en classe de 6e qu'il a prié pendant des années les seize divinités et toisé les monothéistes avant de devenir le leader musulman du lycée. Baptiste, lui, a d'abord glissé vers le pentecôtisme avec son frère aîné, une communauté où l'on donnait 10 % de son salaire au pasteur, "jusqu'au jour où [son] frère s'est rendu compte que le pasteur avait une très belle maison. Tout s'est écroulé. On s'est retrouvés sans spiritualité et on était perdus ".

Ils parlent tous du Père, du Fils et du Saint-Esprit, à croire que la Trinité des catholiques a fait le lit de Mahomet. Ils n'ont jamais compris. "Le fils de Dieu, je ne comprenais pas", raconte Issa. Idem pour Bilal : "Le concept de la Trinité est apparu trois siècles après la mort de Jésus. Je me suis toujours demandé pourquoi quelque chose d'aussi important apparaissait tellement longtemps après." Même perplexité chez Abdel Raouf : "J'avais demandé à un prêtre, il n'avait pas su m'expliquer. Dans le Coran, on croit en une chose, pas en trois. Dieu, il dit "Sois" et c'est tout ! Il n'a pas besoin de se réincarner en homme et de repartir comme une fleur. Dans le Coran, Jésus est un prophète. Et j'ai pu dire à ma mère catholique : "Je suis musulman mais je crois en Jésus le Prophète."" Le Coran, dernier des trois textes, reconnaît à Jésus et à Moïse le titre de prophètes au même titre que Mahomet. Celui qui se convertit après avoir prié Jésus n'est pas obligé d'effacer ses années de génuflexion.

Ils racontent tous quelqu'un, un éducateur, un vieil homme, un amour de jeunesse, qui les a entraînés vers l'islam. Pour Issa, c'est tout simplement Karim, assis à côté de lui, qu'il admirait déjà à l'école primaire. Sur MSN, un jour, Karim lui a écrit : "Prosterne-toi devant un mur et demande à celui qui t'a créé de te guider. Tu verras." Abdel Raouf raconte Azdine, à la maison des jeunes du quartier des Agnettes à Gennevilliers. Il venait donner des cours d'écriture de rap, Azdine était animateur après avoir été employé dix ans à la Bourse de Paris. "Son discours était calme, posé, il avait de l'humour, on parlait de foot, de politique, des étoiles, du cycle de la Lune ou encore du paradis. C'était pas du bourrage de crâne." Pour Baptiste, ce fut une jeune fille d'origine tunisienne dont il est tombé amoureux : "Je me suis retrouvé dans sa famille, en Tunisie. Je me suis rendu compte de ce qu'était l'islam, tolérance et paix. J'avais une image galvaudée des musulmans, véhiculée par la télé et ma famille. Quand mon histoire d'amour s'est terminée, ça a vraiment commencé avec l'islam."

RHÉTORIQUE DES CONVERTIS

Ils mangent halal, font la prière cinq fois par jour, à part Abdel Raouf qui ne peut pas à cause de ses horaires de travail. Et leurs femmes, quand ils en ont, sont voilées. Baptiste est marié et père de deux très jeunes enfants. "Ma femme porte le voile depuis que sa mère l'y a forcée quand elle avait 12 ans. Aujourd'hui, elle la remercie après en avoir souffert toute l'adolescence. Si elle ne l'avait pas porté, ça ne m'aurait pas gêné. Pour l'instant, elle ne travaille pas, parce que nos enfants sont petits. Je veux qu'elle travaille. Je vois comme elle est malheureuse à la maison." Karim, qui s'était mis subitement à prêcher au lycée contre les relations sexuelles avant le mariage, s'est marié à 19 ans. "Elle s'est convertie, elle m'a entendu parler. Le hijab, c'est elle qui l'a mis. Une femme, lorsqu'elle a un mari, n'a pas besoin d'en séduire un autre." Ils sont intarissables sur l'islam, qui "protège la femme mieux que quiconque", assènent-ils, puisque c'est l'enjeu de l'affrontement avec l'Occident, mais aussi avec leur passé, leur environnement, leurs proches. "Regarde, la lapidation en Arabie saoudite !", lui a lancé un jour la mère de Bilal. Il a regardé sur Internet. "J'ai pas tenu trente secondes, j'avais envie de vomir. Ces hommes en train de rire, c'était insupportable."

Mais ce que tout son être rejette, sa tête de converti a dû le justifier puisque le Coran punit de lapidation la femme adultère. Bilal se lance dans une longue exégèse du texte qui met tant de conditions à la lapidation – notamment la présence de trois témoins neutres pouvant certifier de la pénétration de la femme mariée par un homme qui n'est pas son mari – qu'il la rend impossible. Inutile de lui préciser que le texte date du Moyen Age, musée des supplices et des horreurs. "Non, c'est la parole de Dieu", répète ce professeur d'histoire. Ils ont lu, lisent et relisent sourates et hadiths. Ils les récitent des flammes dans les yeux avec la rhétorique des convertis. Et il leur suffit de tendre le doigt vers une publicité comme il y en a tant dans les centres commerciaux pour se prétendre protecteurs de la gent féminine. "Une femme à poil dehors, c'est exactement ce que veulent les hommes, c'est une femme soumise aux instincts des hommes. La femme voilée, on la remarquera pour ses qualités humaines", prêche Bilal. Ils n'aiment évidemment pas les médias. "Ils mettent de l'huile sur le feu. Jamais ils ne font parler des gens posés", regrette Abdel Raouf. Ils ont préféré ne pas apparaître en photo.

Ils ne nient pas la présence des extrémistes. Bilal les a vus lui foncer dessus parce qu'un converti a forcément plus à prouver qu'un fils de musulman. "Les salafistes, ils m'ont attaqué tout de suite. Je ne vais pas vous mentir, ils sont une quinzaine assez actifs et visibles à la mosquée. Ils m'ont parlé de trois savants d'Arabie saoudite qui pouvaient m'apprendre la religion. Mais j'ai l'esprit critique, j'ai lu. Je leur ai demandé : "Et pourquoi ces trois savants-là ?" Maintenant, ils ne prient plus jamais en même temps que moi." Raoul a les mots du chanteur de rap qu'il a voulu être. "Y en a, ils ont le costume, mais ils n'ont pas le comportement. Tu dois pas faire peur. C'est pas une religion qui est là pour faire peur aux gens. Dieu, il dit d'être patient. Le vent va tourner. La religion de paix va revenir. Aujourd'hui, y a 5 % de la planète qui fout le bordel, c'est les banques, Goldman Sachs, les terroristes et les lobbys."

Mohamed Merah ? "Sérieusement, est-ce que quelqu'un qui a lu le Prophète peut entrer dans une école et tirer sur des enfants ?", demande Amin. Ils ont des enfants inscrits à l'école publique, mais tempêtent contre la théorie de l'évolution qu'on y enseigne. Ils s'écartent des choses acquises. Parfois de ce qu'ils ont aimé. Bilal n'écoute plus de musique, il a relégué aux oubliettes les CD de l'adolescence, comme la guitare qu'il grattait entre 8 et 13 ans. "On n'est pas désocialisé. On a juste un autre regard sur le monde", affirme-t-il. Les autres aussi s'écartent d'eux. "Je ne me sens plus chez moi en France. On me regarde comme un extrémiste, raconte Amin. Combien de fois ai-je entendu, à propos de ma djellaba et de ma barbe : "T'es pas dans ton pays, ici" ?" Au moment de dire au revoir, ne pas leur tendre la main. Karim, ex-grande gueule du lycée, a lancé en souriant : "Quand votre mari n'est pas là, placez-vous devant un mur et demandez à celui qui vous a créée de vous guider. Vous verrez..."

(1) Le service des cultes du ministère de l'intérieur avance le nombre de 4 000 personnes par an converties à l'islam, contre 2 900 chez les catholiques et 300 chez les juifs. Un chiffre impossible à vérifier, la conversion dans la religion musulmane ne nécessitant pas la présence d'un imam.

Écrit par : Rachid Z | 01 février 2013

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