11 janvier 2013

L'anti-terrorisme raconté par un juge

L'anti-terrorisme raconté par un juge

Par Nicolas Jacquard, avec Elisabeth Fleury, le 08 janvier 2013

C’est un objet littéraire improvisé. De ceux qui prouvent que l’improvisation peut avoir du bon. Entre l’essai parfois longuet et le roman perché loin de la réalité, le juge anti-terroriste Marc Trévidic a évité les écueils et choisi de mêler la grande Histoire et les petites, celles faites «de chair et de sang».

Il livre ainsi, ce mercredi dans les librairies*, un ouvrage éclairant les racines du terrorisme en sept chapitres, chacun illustré d’une nouvelle.

Un des observateurs les plus avisés

«Terrorisme, les sept piliers de la déraison», aborde ainsi avec finesse cette thématique lourde, surtout à l’heure de la gueule de bois de l’après-Mohamed Merah. Depuis 2000 au coeur de la justice anti-terroriste, Marc Trévidic est l’un des observateurs les plus avisés du phénomène, de la montée en puissance d’Al Qaida jusqu’à la chute de Ben Laden et l’avènement du «Djihad individuel.» Mais plus qu’«un essai, qui a toujours ses limites, j’ai voulu me mettre dans la peau des différents acteurs du terrorisme», explique ce fin connaisseur de l’Islam radical, qui pilote les enquêtes sur l’attentat de Karachi, l’assassinat des moines de Tibéhirine ou l’attentat contre le président rwandais en 1994.

Les petites mains de la guerre sainte

S’il a préféré laisser de côté le cerveau torturé de Merah, le juge Trévidic a exploré la psychologie des petites mains de la guerre sainte, et balayé une foule de vies brisées. «Ces gens-là, je les ai rencontrés souvent dans mon bureau. D’ordinaire, ils n’ont pas toujours la parole. J’ai voulu les rendre accessibles au plus grand nombre.» Loin de la tour d’ivoire dans laquelle s’enferment certains de ses confrères ou prédécesseurs, Marc Trévidic sait se montrer pédagogue, sans tomber dans la facilité. Avec «la métamorphose», il décortique ainsi, à travers le regard de sa mère impuissante, le glissement d’un converti vers le Djihad. Dans «les histoires d’amour finissent mal... en général», il prête sa plume à une adolescente musulmane, qui pense vivre l’histoire de sa vie avec un «moudjahidin», lequel préfère à sa paternité un séjour dans les confins afghans. «J’ai pris beaucoup de plaisir à écrire, confie Marc Trévidic, et cette forme permet également d’aborder un certain nombre de questions que je me pose.»

«L'épée de Damoclès nous est tombée dessus»

«La différence entre la lutte anti-terrorisme et la justice anti-terroriste, c’est qu’avec cette dernière, on a des individus en face de soi», résume-t-il. Et ces individus, on sent que Marc Trévidic doit d’abord tenter d’en découvrir les ressorts cachés avant d’évaluer leur culpabilité, mais surtout leur dangerosité. En filigrane, l’auteur livre ainsi ses réflexions sur les attentats de Toulouse, et les «ratés» dans le suivi de Mohamed Merah. «Nous avions cette crainte d’un djihadiste individuel, et elle s’est réalisée. On savait que l’épée de Damoclès était là. Elle nous est tombée dessus.»

De plus en plus de mineurs terroristes. Et des femmes...

Loin de bomber le torse, Marc Trévidic reconnait dans son livre que la lutte anti-terroriste est aujourd’hui «mal adaptée. Son efficacité est diluée». De plus en plus de mineurs sont embrigadés. Même les femmes s’y sont mises, Al Qaida ayant toléré «leur libération par l’explosion», et l’égalité des sexes dans les actes kamikaze, en Irak notamment. «Il ne manque plus que le quatrième âge», ironise le magistrat-écrivain. Le même regrette ce «bon vieux temps du terrorisme», quand nos ennemis «agissaient toujours de la même façon.» A l’époque, «nos clients auraient pu déclarer leur association de malfaiteurs terroristes à la préfecture que nous n’aurions pas été mieux renseignés.»

«Merah a montré ce qu'un Français pouvait faire à la France»

Un âge d’or révolu. «Désormais, Mohamed Merah a montré aux Français ce qu’un Français pouvait faire à la France, prévient Marc Trévidic. Plus rien n’est prévisible. Il faut faire des choix permanents, savoir quelle cible est prioritaire.» Paradoxe, là où la justice classique cherche les coupables, il faut cette fois «intervenir avant qu’il y ait un cadavre. Mais si l’on intervient trop tôt, on risque de passer à côté...»

Une situation inquiétante dont il n’élude aucune des racines, y compris occidentales. Il y a quelques années, tant qu’ils ne menaçaient pas la France, «nous laissions nos djihadistes vivre leur destin», se souvient le juge. Ce n’est plus le cas. Ce qui n’empêche pas qu’en matière d’attentats, comme il nous en averti, les «lois de la statistique et la fatalité reprennent un jour ou l’autre leur droit...»

10:42 Écrit par Rachid Z dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

Marc Trévidic. juge d'instruction français : «Le terrorisme est un phénomène qui s'inscrit dans la durée»

El Watan, le 07 janvier 2013

Le juge Marc Trévidic, qui a succédé à Jean-Louis Bruguières au pôle antiterroriste, est en charge d’une quarantaine de dossiers liés au terrorisme. Il revient, dans une interview au Journal du Dimanche (JDD) sur l’évolution du terrorisme à travers le monde, sur les menaces pesant sur la France.

Concernant le terrorisme en lien avec la situation au Nord-Mali, Marc Trévidic affirme qu’il y a déjà quatre informations qui sont ouvertes sur les filières maliennes. «Elles concernent des jeunes, souvent des binationaux ou qui ont des liens avec l’Afrique noire. Ils passent soit par le Niger soit par l’Algérie. Mais beaucoup (…) sont Maliens, peuvent aller voir leur famille et n’ont donc pas besoin de visa.» «Ces Français musulmans ‘noirs’, qui souffraient jusque-là d’un racisme latent de la part des ‘Arabes’, disposent pour la première fois de leur djihad bien à eux.»

Et de préciser que «tous les ingrédients sont réunis pour qu’il y ait des répercussions sur notre sol. La France soutient ceux qui vont intervenir militairement à Tombouctou. On est donc l’ennemi, bien identifié. D’autant que cette crise est partie pour durer. Sans oublier la question des otages français dans le Sahel.»

Marc Trévidic, qui analyse le terrorisme comme «une notion malléable, très liée à la géopolitique, aux alliances», estime que c’est «un phénomène qui s’inscrit dans la durée» et qu’«il va falloir accepter cette réalité sans se faire d’illusions. Ce qui veut dire accepter que des attentats réussissent, qu’il y ait des morts».

Marc Trévidic ne confirme pas son déplacement à Alger :

Les autorités algériennes auraient donné leur feu vert au juge antiterroriste français, Marc Trévidic, de se rendre en Algérie. Interrogé par le Journal du Dimanche (JDD), en marge d’une interview à la faveur de la sortie, mercredi, de son nouveau livre Les Sept piliers de la déraison, chez J.C Lattès, Marc Trévidic, en charge depuis 2007 de l’instruction de l’assassinat des sept moines de Tibehirine en 1996, a refusé de confirmer son déplacement.

«J’ai passé un accord avec les familles des victimes sur la façon de procéder, notamment pour l’exhumation. J’ai une parole à tenir par rapport à ces familles qui ont donné leur accord pour que cela se passe dans certaines conditions, avec des garanties d’expertise. Cela se fera si cela peut se faire dans de bonnes conditions, scientifiques», a répondu le juge antiterroriste au JDD.

Écrit par : Rachid Z | 11 janvier 2013

Répondre à ce commentaire

Les commentaires sont fermés.