08 janvier 2013

CES FAMILLES QUI DIRIGENT LA BELGIQUE

CES FAMILLES QUI DIRIGENT LA BELGIQUE

Propos recueillis par Julien Bosseler, le 08 janvier 2013

Elles sont environ 200, liées entre elles par les intérêts et parfois le sang. Dans notre pays, quelques grandes familles monopolisent d'immenses pans de l'économie nationale. Le problème, c'est quand elles se mettent à "conseiller" nos élus ou parfois dicter carrément nos lois.

Geoffrey Geuens est chargé de cours au département des Arts et Sciences de la communication à l'ULg. En 2011, il a publié La finance imaginaire chez Aden.

En Belgique, qui détient le vrai pouvoir économique et financier?

Geoffrey Geuens - Dans les médias, On nous bassine toujours avec le "marché financier", cette force impalpable qui dicte les décisions aux responsables politiques. Mais quand on déchire le voile et qu'on tente d'incarner ce "pouvoir financier" dans notre pays, on découvre qu'il s'agit, à côté de multinationales possédant des filiales en Belgique, d'une série de grandes familles belges qui trustent des positions dominantes. Elles sont liées les unes aux autres par des relations matrimoniales mais aussi par des participations financières croisées et par des réseaux d'administrateurs. Tout cela donne, non pas un grand complot, mais une très forte concentration du pouvoir économique couplée à une grande proximité avec le monde politique.

Vous voulez dire qu'elles pratiquent du lobbying auprès de nos élus?

Non, le "lobbying", on en parle jusqu'à un certain niveau de pouvoir, c'est-à-dire celui du parlementaire moyen. Ici, ce sont les exécutifs belges et les hauts dirigeants européens qui sont impliqués. Des niveaux dans lesquels les mêmes personnes passent du monde politique à celui des affaires au fil de leur carrière. C'est ce mécanisme qui donne de la force politique aux grandes familles. Prenez celles qui contrôlent AB Inbev. Elles n'ont même pas besoin de faire explicitement pression sur le monde politique car des élus de haut vol - comme Jean-Luc Dehaene - ont siégé ou siègent encore dans leur conseil d'administration. Le même Dehaene, lorsqu'il était l'un des hommes forts de la Convention sur l'avenir de l'Europe, détenait déjà une série de mandats dans de grandes entreprises belges. Un autre de nos ex-Premiers ministres, Guy Verhofstadt, siège au conseil d'administration de la Sofina, holding de la famille Boël et à celui d'une des filiales des Saverys, très grosse famille libérale flamande. Je ne suis pas persuadé que le citoyen moyen, au moment de voter, soit conscient de la proximité de certains de ces responsables politiques avec le monde des affaires

Il y a d'autres façons pour ces familles de peser sur le politique?

Oui, elles financent des groupes de réflexion comme l'Itinera Institute et les groupes de pression du secteur, comme la Fédération des entreprises de Belgique (FEB). Celle-ci est censée représenter l'ensemble des entreprises. Or, les grandes familles siègent en nombre dans ses conseils de direction et d'administration. Je pense tout particulièrement à Thomas Leysen, parfait exemple de l'accumulation des pouvoirs en tout genre. Au même moment, ce chef d'entreprise a pu cumuler la présidence de la FEB avec celle du groupe de presse Corelio (De Standaard, Vers l'Avenir), d'Umicore (ex-Union minière) et du groupe bancaire KBC.

Ces familles usent-elles de leur influence pour augmenter leurs profits?

Cela ne se réduit pas à une influence ponctuelle sur certains dossiers. C'est aussi une capacité à influencer une politique plus générale qui, depuis trente ans, fait progressivement basculer les profits du monde du travail vers celui du capital. Regardez les intérêts notionnels, introduits en 2006 et qui constituent un véritable cadeau fiscal pour les groupes internationaux et les grandes familles belges. Il faut constater que les conseillers de Didier Reynders, ministre des Finances de l'époque, étaient des économistes issus du monde bancaire et siégeant dans les holdings de grandes familles. Prenez Bruno Colmant qui squatte les médias pour prôner aujourd'hui les mesures d'austérité prises par le gouvernement Di Rupo: il siège chez Brederode, holding détenu par les van der Mersch, 39e famille la plus riche du Royaume. Cela pose question. N'y a-t-il pas conflit d'intérêts? Quels sont les véritables intérêts servis par ces politiques?

Manifestement pas ceux des travailleurs et de la collectivité, à vous entendre…

Effectivement. L'abaissement des charges patronales, censé créer de l'emploi, n'a pas réduit le chômage. Par contre, il a fait exploser la dette publique. Pour combler ce trou abyssal, nos dirigeants politiques ont alors adopté toute une série de mesures, comme l'augmentation de la durée du travail ou l'activation des chômeurs, qui conduisent à une régression sociale frappant les plus faibles. Quant aux grands groupes familiaux, ils ont fait coup double. Durant des décennies, ils ont empoché des cadeaux fiscaux. Et aujourd'hui, sous la pression de la dette et de la crise économique, ils voient adopter toute une série de mesures sociales dont ils rêvaient et qui n'auraient jamais été acceptées par l'opinion publique il y a dix ans.

L'influence des familles belges dépasse-t-elle la Belgique?

Oui, notamment au travers de la table ronde des industriels européens (ERT). Ce groupe de pression réunit une quarantaine de grandes entreprises, dont la belge Solvay. Il a été créé à l'initiative d'Etienne Davignon, jadis ponte à la Commission européenne, puis passé dans le monde des affaires. Considéré comme le lobby industriel le plus important, l'ERT rédige des rapports reflétant le point de vue des grands patrons. Elle les transmet à une série de députés européens et de responsables de la Commission. Celle-ci met ensuite sur pied quasi systématiquement un comité de sages qu'elle présente comme un groupe d'experts indépendants. Or, à chaque fois, figurent parmi ceux-ci des membres de l'ERT qui ont déjà produit un rapport sur la même thématique. Il ne leur reste qu'à effectuer un copier-coller… C'est comme cela que les rapports d'un lobby industriel invité par la Commission ont servi de base aux décisions européennes comme la libéralisation du marché des télécoms, le projet de constitution européenne ou encore la création de la monnaie unique.

19:35 Écrit par Rachid Z dans Politique - Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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