06 janvier 2013

Loi sur les signes religieux à l’école : l’ONU s’émeut, la presse se tait

Loi sur les signes religieux à l’école

L’ONU s’émeut, la presse se tait

Par Sébastien Fontenelle, 25 décembre 2012

Les Nations Unies viennent d’adresser à la France une sévère réprimande, après le renvoi d’un lycéen portant un turban sikh. Mais, curieusement : la presse et les médias font comme s’ils l’ignoraient. Il est vrai : cette admonestation va contre la doxa d’une éditocratie hexagonale qui s’est fait une spécialité de stigmatiser certaines minorités au nom – et au prétexte – d’une «laïcité» dénaturée.

En 2004, on se le rappelle : les médiacrates français se sont unanimement prononcés en faveur de l’adoption de la loi interdisant «le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics» - qui avait été concoctée sous l’abri du «principe de laïcité» et qui fut partout présentée comme équitable, mais dont il fut dès l’abord évident que ses promoteurs étaient d’abord motivés par une farouche volonté de proscrire le port du foulard islamique.

C’est cette hypocrisie que le Comité des droits de l’Homme de l’ONU – chargé de veiller au respect, par ses signataires, du Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP) -  vient de mettre en lumière, huit ans après la promulgation de cette loi, dans un avis accablant (1)…

Mais auquel la presse française n’a pour l’instant pas (encore) daigné donner le moindre écho : un oubli, sans doute...

Renvoyé pour un turban

Cet organisme avait été saisi en 2008 par un jeune lycéen du nom de Bikramijt Singh, exclu de son établissement scolaire en 2004 pour avoir refusé d’ôter son turban sikh, et qui avait ensuite, au cours des quatre années suivantes, épuisé toutes les autres voies de recours: le Conseil d’État, saisi de son cas, avait par exemple rappelé «que, si les élèves des écoles, collèges et lycées publics peuvent porter des signes religieux discrets, sont en revanche interdits, d’une part, les signes ou tenues, tels notamment un voile ou un foulard islamique, une kippa ou une grande croix, dont le port, par lui-même, manifeste ostensiblement une appartenance religieuse», et, «d’autre part, ceux dont le port ne manifeste ostensiblement une appartenance religieuse qu’en raison du comportement de l’élève» - puis statué que «le keski sikh (sous-turban) porté par» le jeune garçon «dans l’enceinte scolaire, bien» que «d’une dimension plus modeste que le turban traditionnel et de couleur sombre, ne pouvait être qualifié de signe discret et que l’intéressé, par le seul port de ce signe», avait «manifesté ostensiblement son appartenance à la religion sikhe».

«Une punition disproportionnée»

Sauf que : après avoir mené sa propre enquête, le Comité des droits de l’Homme estime, dans son avis (daté du 1er novembre dernier), que l’attachement légitime des autorités françaises au principe de laïcité n’autorise pas tout, et ne justifie nullement que des élèves soient renvoyés au motif de leur foi.

Au cas précis: l’ONU estime notamment que l’État français «n’a pas apporté la preuve irréfragable que le lycéen sanctionné aurait, porté atteinte», en n’ôtant pas son keski, «aux droits et libertés des autres élèves, ou au bon fonctionnement de son établissement». Partant : «Le Comité estime également que son renvoi définitif de l’école publique a constitué une punition disproportionnée, qui a eu de graves effets sur l’éducation à laquelle il aurait dû avoir droit en France, comme toute personne de son âge».

Plus précisément : «Le Comité n’est pas convaincu que ce renvoi était nécessaire», et doute que l’institution scolaire ait «véritablement pris en compte» les arguments et les intérêts de Bikramijt Singh. Selon lui: ce n’est pas en raison de «son comportement personnel» que l’État français «a infligé» au lycéen «cette néfaste sanction», mais «uniquement parce qu’il appartient à une large catégorie de personnes définies par leur conduite religieuse».

Et pour finir : le Comité relève que les  autorités françaises n’ont «pas montré en quoi le sacrifice des droits de ces personnes était nécessaire» – ou «proportionné» -, au regard des «bénéfices» escomptés.

Prévenir la récidive

Pour toutes ces raisons, l’ONU «conclut que le renvoi» de Bukramijt Singh «de son lycée n’était pas nécessaire», que cette sanction, qui a «porté atteinte à son droit d’exprimer sa religion», constitue «une violation» du PIDCP – et que la France, signataire de ce Pacte, est, à ce titre, dans la double obligation de réparer l’injustice faite au lycéen («y compris par une compensation appropriée»), et «d’empêcher que de semblables violations ne se reproduisent dans le futur».

Et bien évidemment: ce dernier point est le plus important. Car il ouvre une brèche où ne manqueront probablement pas de s’engouffrer d’autres élèves victimes de la loi de 2004 – au grand dam de ses chantres médiatiques et politiques: c’est peut-être ce qui explique pourquoi les autorités françaises n’ont pas encore répondu aux impitoyables observations de l’ONU – elles disposent, pour ce faire, de 180 jours -, et pourquoi la presse a jusqu’à présent fait silence sur cette affaire.

(1) Comme l’a relevé le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF).

Commentaires

«ISLAMOPHOBIE» : le mot qui gêne

Par Sébastien Fontenelle, le 02 novembre 2012

L’éditocratie n’aime pas être confrontée à l’islamophobie ambiante : elle a donc entrepris de réécrire l’histoire de ce mot.

En 2003, l’éditocrate Caroline Fourest explique – sans toutefois produire à l’appui de cette assertion la moindre citation précise – que « le mot “islamophobie“ a été pour la première fois utilisé en 1979, par les mollahs iraniens qui souhaitaient faire passer les femmes qui refusaient de porter le voile pour de “mauvaises musulmanes“ ». Deux ans plus tard, elle dénonce, dans un burlesque essai (qui lui vaudra d’être distinguée par très chiraquien Jean-Louis Debré), le « piège du mot “islamophobie“ », qui a (cette fois-ci) été fabriqué, explique-t-elle, par « certains groupes islamistes anglais » soucieux de se poser en « victimes » pour mieux faire taire « les critiques contre l’islam » - et qui seraient soutenus dans l’installation de ce « piège sémantique » par « le Parlement musulman de Grande-Bretagne, l’organe représentatif des musulmans anglais ».

D’autres fieffés penseurs partagent ces avis, comme, par exemple, l’essayiste Pascal Bruckner, qui, en 2006, explique de son côté (1) – mais toujours sans documenter cette certification – que « pour prévenir tout blâme, les intégristes » musulmans « ont forgé dans les années 1970 le terme d’islamophobie », à la fin de s’en faire un « bouclier sémantique ». (Puis de répéter, quatre ans plus tard, dans une tribune publiée au mois de novembre 2010 par le quotidien Libération, que, « forgé par les intégristes iraniens à la fin des années 1970 pour contrer les féministes américaines, le terme d’“islamophobie“, calqué sur celui de xénophobie, a pour but de faire de l’islam un sujet intouchable sous peine d’être accusé de racisme ». Puis d’ajouter, comme autant d’irréfragables évidences, que « le terme d’islamophobie remplit plusieurs fonctions », et qu’il sert notamment à « nier pour mieux la légitimer la réalité d’une offensive intégriste en Europe », à « attaquer la laïcité en l’assimilant à un nouveau fondamentalisme », et (« surtout ») à « faire taire les musulmans qui osent remettre le Coran en cause, en appellent à l’égalité entre les sexes, au droit à l’apostasie et aspirent à pratiquer paisiblement leur foi sans subir le diktat des doctrinaires ou des barbus ». Puis de conclure que « cette création » est « digne des propagandes totalitaires ».)

Des penseurs pris de psittacisme

Ou comme le philosophe Michel Onfray, pour qui « ce mot, islamophobe, a été forgé de toutes pièces par les mollahs pour déconsidérer quiconque n’est pas musulman comme l’orthodoxie l’y invite » - et qui tire de ce constat l’enseignement que « l’emploi de ce terme installe celui qui le choisit du côté des religieux intégristes ».
Abrupte, cette dernière assertion a du moins le mérite d’exposer crument ce qui motive ces dignes intellectuel(le)s : lorsqu’ils répètent, pris de psittacisme, que l’islamophobie est une invention des élites khomeynistes, c’est dans l’intention, évidente, de disqualifier quiconque relèverait dans l’époque des pulsions effectivement islamophobes – en suggérant, avec beaucoup d’insistance, qu’un tel relevé range de fait celles et ceux qui l’effectuent dans le camp du fondamentalisme mahométan.

Problème : ces affirmations sont fausses, et mensongères.

Puisqu’en effet : loin d’avoir été forgé par des religieux iraniens – ou des musulmans britanniques – dans la fin des années 1970 le mot « islamophobie » se trouvait déjà dans un ouvrage publié à Paris en 1910, et dont l’auteur, Alain Quellien (qui ignorait probablement tout de ce qui se produirait soixante-neuf ans plus tard à Téhéran), relevait (déjà) : « Il y a toujours eu, et il y a encore, un préjugé contre l’islam répandu chez les peuples de civilisation occidentale et chrétienne, (chez qui,) pour d’aucuns, le musulman est l’ennemi naturel et irréconciliable du chrétien et de l’Européen, l’islamisme est la négation de la civilisation, et la barbarie, la mauvaise foi et la cruauté sont tout ce qu’on peut attendre de mieux des musulmans. »

L’affirmation selon laquelle ce mot serait d’invention récente est donc, insistons-y, une menterie – puisque l’islamophobie a été définie dès le tout début du XXesiècle pour ce qu’elle est vraiment : l’expression d’un préjugé anti-musulman.

Mais ce bobard est fort utile à qui fait profession d’entretenir contre la religion mahométane une tension permanente : il continue donc d’être régulièrement présenté comme une vérité révélée.

Du bobard comme un des beaux-arts

Au mois de mai 2011, par exemple, l’hebdomadaire Marianne (le même, dont la chefferie n’hésite jamais à fustiger, sans rire, le « panurgisme » des journalistes français) a publié, pour expliquer à son lectorat « pourquoi l’islam fait peur » , un dossier de quarante pages où les journalistes Éric Conan et Martine Gozlan récitaient, fidèlement, que « le terme “islamophobie“ » a été inventé « en 1979 » par « les mollahs iraniens ».

Plus récemment – c’était le 17 octobre dernier -, Thomas Legrand, éditorialiste à France Inter, a psalmodié à son tour : « Oui, ce mot que l’on entend beaucoup en ce moment pose problème. Il est porteur de confusion et d’instrumentalisation victimaire. Il est apparu en 1979 quand, juste après le renversement du Shah d’Iran, des féministes américaines et des Iraniens opposants de gauche, qui avaient milité pour la révolution et la démocratie, se sont scandalisés des premières décisions sexistes et liberticides du régime de l’ayatollah Khomeini. Ils ont été qualifiés par Téhéran “d’islamophobes“. »

Et Pascal Bruckner – de retour - a bissé, dans un mensuel réactionnaire : « Ce mot-valise créé à la fin des années 1970 par les mollahs iraniens et calqué sur le terme “xénophobie“ visait (et vise toujours) à interdire toute critique de l’islam. »
Car après tout : la vérité, vue depuis les hauteurs d’où la mesure l’éditocratie, n’est tout de même pas si importante, qu’elle doive empêcher la disqualification des bien-pensants qui s’obstinent à considérer que l’islam ne leur pose aucun problème particulier…

(1) Dans le drolatique ouvrage paru en 2006 où il prétend dénoncer – c’est son titre - une imaginaire « tyrannie de la pénitence ».

Écrit par : Rachid Z | 06 janvier 2013

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