01 novembre 2012

Turquie: la liberté de la presse, point noir du bilan du gouvernement

Turquie

La liberté de la presse, point noir du bilan du gouvernement

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Fulya OZERKAN, le 1er novembre 2012 

Les bilans se suivent, accablants, et font tous de la Turquie un égal de la Chine, l'Iran ou la Russie. Dix ans après son arrivée au pouvoir, le gouvernement islamo-conservateur turc est dénoncé comme l'un des plus répressifs de la planète contre la presse.

Publiée mi-octobre, à deux semaines du 10e anniversaire de la victoire du Parti de la justice et du développement (AKP) aux élections de 2002, la conclusion du rapport du Comité pour la protection des journalistes (CPJ) ne pouvait plus mal tomber. Avec 76 détenus, la Turquie détient le record mondial du nombre de journalistes emprisonnés.

Les commentaires de l'ONG basée à New York sur les atteintes à la liberté de la presse ne sont guère plus amènes pour Ankara. "Le gouvernement du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan a mis en oeuvre une des plus vastes opérations de répression de la liberté de la presse de l'histoire récente", écrit le CPJ.

La plupart des journalistes poursuivis par les autorités turques le sont pour leur proximité, avérée ou supposée, avec les séparatistes kurdes du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), une organisation interdite en rébellion armée depuis 1984 contre Ankara.

Le procès de 44 d'entre eux, un record, s'est ouvert en septembre devant un tribunal d'Istanbul. Tous risquent de 15 à 22 ans de réclusion.

Sous le feu des critiques, le gouvernement turc nie catégoriquement s'en prendre aux journalistes pour leur seule activité mais uniquement pour leur appartenance à des organisations terroristes.

Dans un discours de 2011 resté dans les mémoires, le ministre de l'Intérieur Idris Naim a justifié sans complexe cette politique. "La terreur est un phénomène aux multiples visages qui peut prendre la forme de la psychologie ou de l'art", avait-il lancé, "on la trouve parfois sur une toile, dans un poème, dans un article de journal ou même une simple boutade".

Comme d'autres, Irfan Aktan a fait les frais de cette politique. Depuis 2001, il couvre l'actualité kurde pour le magazine turc Express. En 2009, il a été inculpé pour propagation de "propagande terroriste" après un article dans lequel il citait des responsables du PKK.

- "Journaliste d'Etat" -

"J'ai été convoqué pour être entendu par un procureur d'Istanbul deux semaines après la publication de mon article", raconte-t-il, ajoutant : "Mon activité de journaliste a été considérée comme de la propagande".

En 2010, un tribunal stambouliote l'a condamné à un an et demi d'emprisonnement et à une amende de 16.000 livres turques (environ 7.000 euros). Une peine dont le juge lui a assuré qu'elle serait suspendue s'il ne répétait pas la même infraction pendant cinq ans. "C'est une mesure destinée à contraindre les journalistes à l'autocensure", dénonce Irfan Aktan, "je ne serai pas poursuivi si j'accepte de devenir un journaliste d'Etat".

Cette politique répressive assumée ne vise pas seulement les reporters ou les médias kurdes, mais aussi leurs confrères les plus réputés. En mars, deux journalistes d'investigation, Ahmet Sik et Nedim Sener, ont été libérés après avoir passé 375 jours en cellule pour leur implication supposée dans une tentative de coup d'Etat contre le gouvernement.

Outre ces dossiers très médiatisés, les entraves à la liberté de la presse sont fréquentes en Turquie. En septembre, l'AKP a refusé l'accréditation à son congrès de plusieurs médias jugés trop critiques. Le Premier ministre Erdogan a assumé ce refus en expliquant qu'il n'était pas "obligé" d'inviter tout le monde.

Un de ses avocats, Ali Ozkaya, s'est même récemment félicité que les poursuites engagées par le chef du gouvernement contre ses critiques servent de "dissuasion". "Le ton des éditorialistes a notablement changé, particulièrement depuis 2003", s'est-il réjoui dans le quotidien en anglais Hürriyet Daily News.

Aujourd'hui, certains attribuent pour partie cette dérive autoritaire à des facteurs exogènes. "En ralentissant le processus d'adhésion de la Turquie, l'Union européenne n'aide pas la presse turque ni ceux qui militent pour des réformes démocratiques", regrette un diplomate occidental.

Mais pour d'autres, elle n'est le fait que du pouvoir turc lui-même. "L'UE ne peut être une excuse", juge le chercheur Can Baydarol, "la Turquie doit se regarder en face si elle veut exporter la démocratie chez ses voisins". 

19:12 Écrit par Rachid Z dans Médias, Turquie | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

L’AKP a transformé le visage de la Turquie
Le Parti de la justice et du développement (AKP) dirige le pays depuis dix ans

La majorité de ses dirigeants ont commencé leur carrière dans des formations islamistes

Delphine Nerbollier, le 1 novembre 2012

QUEL EST LE BILAN ÉCONOMIQUE DE L’AKP ?

Système bancaire en déroute, inflation et chômage galopants : l’AKP avait hérité, en 2002, d’un pays frappé un an auparavant par l’une des plus importantes crises financières de son histoire. Dix ans plus tard, la Turquie fait partie des 20 premières économies mondiales et résiste assez bien à la crise mondiale, avec un taux de croissance qui devrait atteindre 3 % à la fin de l’année.

« L’économie est le grand succès de l’AKP, même si de nombreuses décisions décisives ont été prises en 2001 par le précédent gouvernement », note Ali Carkoglu, politologue à l’université Koc d’Istanbul. « En dix ans, poursuit-il, notre mode de vie a incontestablement changé. Toutefois, même si la croissance continue de la sorte pendant dix ans, nous n’atteindrons pas le niveau de développement de l’Italie ! »

Si le produit intérieur brut par habitant a doublé entre 2002 et aujourd’hui, la Turquie reste l’un des pays les plus inégalitaires au monde.

LA TURQUIE EST-ELLE PLUS DÉMOCRATIQUE ?

En politique, l’AKP a réussi à mettre un terme à la tutelle de l’armée, par un bras de fer musclé et avec l’ouverture de procès de militaires soupçonnés de coup d’État ou de tentatives de putsch. Grâce au « procès Ergenekon » , il a aussi lutté contre « l’État profond », réseau illégal, constitué de membres de forces de sécurité, de militaires et de mafieux, actif dans les années 1990.

Le parti a aussi mené à bien, de 2002 à 2007, des réformes importantes dans le cadre des négociations d’adhésion à l’Union européenne et ouvert les bras aux minorités kurde, alévie et rom. « Tout le monde, ou presque, se sent mieux dans la Turquie de 2012 que dans celle de 2002, confirme Ali Carkoglu. De nombreux tabous ont été levés, comme les questions kurde, arménienne et alévie. Mais cela est surtout le fait de dynamiques internes à la société, auxquelles l’AKP n’a pas pu résister. En revanche, il n’y a eu aucune résolution de tous ces grands problèmes sociétaux. »

L’AKP a, par ailleurs, pris un virage nationaliste et autoritaire après 2007, avec la prise de contrôle de la quasi-totalité des institutions étatiques et l’arrestation de milliers d’opposants, kurdes, journalistes, universitaires, étudiants ou syndicalistes. Ces travers ont été sévèrement critiqués en octobre par la Commission européenne.

LA TURQUIE EST-ELLE PLUS CONSERVATRICE ?

« L’AKP est un parti conservateur musulman et ne s’en cache pas, explique Bulent Kucuk, sociologue à l’université du Bosphore. Il veut éduquer une jeunesse religieuse et investit dans les valeurs conservatrices familiales. » Cette politique, associée aux tendances autoritaires, polarise la société turque, plus que jamais divisée entre les supporteurs du gouvernement (50 % des électeurs ont voté pour l’AKP en 2011) et les « autres », tels que les laïcs.

« En dix années de pouvoir, l’AKP n’a pas réussi à convaincre une grande partie de la population de sa légitimité, constate Ali Carkoglu. C’est l’une de ses plus grandes défaites. »

Écrit par : Rachid Z | 01 novembre 2012

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