02 août 2012

Démocratie et démographie

Démocratie et démographie

Par François Galichet, le 12 juillet 2012

Habituellement, on considère les catastrophes – écologiques, économiques, financières et autres – comme l'effet de comportements irresponsables : industriels qui continuent à polluer, politiques obnubilés par le court terme, banquiers obsédés par le profit. L'insouciance vis-à-vis des conséquences de nos conduites produit un monde invivable pour les générations à venir : climat altéré, dette écrasante, chômage généralisé.

Face à ces conséquences prévisibles, la seule façon d'échapper à la culpabilité est d'abolir les victimes potentielles. S'il n'y a plus de générations futures, alors on n'est plus coupable de rien.

Cette abolition des victimes, c'est précisément la catastrophe qui la produit. Un monde catastrophique est un monde qui s'arrête brusquement, cesse de se perpétuer, et par conséquent n'exige plus de solidarité entre la génération présente et celles à venir.

La catastrophe est donc à la fois l'effet des comportements irresponsables et l'unique façon, sinon de les légitimer, du moins de les décriminaliser. S'il n'y a pas ou peu de descendants dont il faut préserver les chances, le "principe responsabilité" développé par Hans Jonas ne joue plus, et tout devient permis. C'est ce qu'exprime l'adage populaire : "Après moi le déluge !" Dans cet énoncé, le déluge est à la fois un constat et une justification, un fait et une raison d'agir. Si après moi il n'y a plus rien, alors je ne suis plus responsable de rien ni devant personne.

On peut donc dire que l'insouciance à la fois provoque la catastrophe (comme son résultat) et l'invoque (comme une justification). Cette logique circulaire est le plus souvent inconsciente, mais elle explique la difficulté de changer les comportements. Renoncer à l'insouciance ce n'est pas seulement changer de conduite, mais reconnaître une culpabilité lourde, qui n'est pas facile à assumer. D'où le choix inavoué du pire : puisque tout est fichu, le mieux est de jouir autant que possible du moment présent – ce qui accroît encore la probabilité du pire.

Le fatalisme engendre ce qu'il annonce, selon une logique de la prophétie auto réalisatrice. Il tire de cette nécessité qu'il produit lui-même sa plus grande force. Il a besoin que la catastrophe se produise pour être absous de toute condamnation morale, et par conséquent il est d'autant plus déterminé à persister et résistant à toute objurgation ou démonstration.

Cette logique est encore renforcée par l'accroissement des populations. Christian Morel, dans un ouvrage récent sur "les décisions absurdes", observe qu'elles sont d'autant plus fréquentes que les personnes participant à la décision sont nombreuses. Chacun alors tend moins à donner son véritable avis qu'à exprimer ce qu'il croit être l'avis majoritaire ou à suivre celui d'un leader qui semble s'imposer. De même que la méfiance engendre, et donc justifie, la méfiance, de même le fatalisme suscite et légitime le fatalisme, le rend à la fois plus attrayant et plus probable aux yeux du plus grand nombre. Si personne ne se soucie du futur lointain, je serais bien bête d'être seul à m'en préoccuper.

Rousseau considérait que les grandes nations étaient vouées au despotisme ; la démocratie n'était possible à ses yeux que dans les petites collectivités comme les cités antiques. A l'époque de la Révolution, la France était le pays le plus peuplé d'Europe ; mais à l'échelle actuelle elle serait minuscule. A cela s'ajoute que le faible degré d'instruction restreignait encore le nombre des personnes capables de participer vraiment aux délibérations politiques. Aujourd'hui, ce nombre est considérable : on ne peut que s'en féliciter, mais en même temps il pose, en France comme ailleurs, un problème de gouvernance démocratique.

Une humanité de huit milliards d'hommes (et bientôt dix ou douze) non seulement n'est pas supportable pour la planète mais engendre des modes de délibération et de décision qui ne favorisent pas les bons choix. La crise actuelle de l'Europe (passée de 6 à 27 pays) le montre bien ; mais aussi l'incapacité mondiale à gérer des crises comme celle de la Syrie ou à se mettre d'accord sur une politique de préservation de l'environnement.

Pour résister à la fascination du fatalisme et à l'hédonisme du présent, il faut poser le problème de la démographie. Y a-t-il un nombre optimum d'hommes pour habiter la planète Terre ? S'agit-il seulement de savoir si on peut les nourrir, ou bien aussi et surtout si une démocratie authentique est possible dans des pays dépassant le milliard d'habitants ? Comment échapper aux phénomènes médiatiques qui favorisent les effets de mode, les leaders charismatiques, la démagogie au détriment d'une délibération rationnelle et rigoureuse ? Comment contrer la logique mimétique, si bien analysée par René Girard, qui suscite les crises que nous ne cessons de vivre depuis deux décennies ? Ce sont là quelques-unes des questions auxquelles il faut répondre si l'on veut sortir de la spirale du catastrophisme autojustificateur.

22:54 Écrit par Rachid Z dans Citoyenneté, Opinions | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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