19 mai 2012

Au Maroc, le chrétien est un étranger

Au Maroc, le chrétien est un étranger 

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Jacques Berset, le 19 mai 2012

Les autorités marocaines ont une grande estime pour la petite minorité catholique du pays, affirme Mgr Santiago Agrelo Martinez. "EIles ont plus que du respect pour nous… les catholiques vivant au Maroc sont très appréciés", confie à l’Apic l’archevêque franciscain de Tanger (*), ville marocaine située en face du Détroit de Gibraltar.

Mais l’avenir de cette Eglise, qui compte quelque 2’500 catholiques de nationalité étrangère pour l’archidiocèse de Tanger et 25’000 pour celui de Rabat, n’est pas radieux. Elle manque de personnel et sent le poids des années, ce qui pourrait rendre sa présence aléatoire. Bénéficiant d’un "dahir" (décret royal) du roi Hassan II, l’Eglise catholique au Maroc a un statut juridique qui lui permet de développer ses activités de culte et ses œuvres sociales dans les étroites limites de la légalité du pays.

Cependant, dans le Royaume chérifien, où le roi porte de titre de "Commandeur des croyants" (Amir al-Mouminine), les lois anti-prosélytisme interdisent aux chrétiens tout travail d’évangélisation.

Apic: L’Eglise catholique au Maroc n’a pas le droit d’évangéliser…

Mgr Agrelo: Actuellement, l’Eglise catholique est très appréciée par le gouvernement, notamment pour ses œuvres sociales. Si notre présence ne se base pas sur un concordat, le "dahir royal" est une loi qui nous protège et légitime toutes nos activités.

Certes, on pourrait, comme nous sommes tous des étrangers, nous demander de partir du jour au lendemain. Nous ne sommes que des hôtes au Maroc, et on ne peut se permettre aucune déviation par rapport à la législation. Nous n’avons actuellement aucun problème, à condition de respecter strictement la loi, ce que nous faisons dans le respect de notre pays d’accueil.

Dans mon pays d’origine, en Espagne, il y a encore de nombreux chrétiens qui pensent que nous devons agir contre ces lois anti-prosélytisme qui violent la liberté de conscience des individus. Certes, en tous lieux, évangéliser, c’est nécessairement servir, mais auprès des musulmans du Maroc, c’est uniquement servir…

Apic: Il y a eu effectivement, dans les années 2009-2010, une vague d’expulsions de chrétiens étrangers accusés de faire du prosélytisme…

Mgr Agrelo: Ces mesures nous ont fait comprendre la fragilité de notre situation, nous qui sommes ici "dé-terrés". On pense que le gouvernement a pris ces mesures pour calmer les islamistes, mais je ne pourrais pas donner une explication fondée. Il y a dans ce pays des lois anti-prosélytisme, que je considère comme injustes, car elles nous empêchent de manifester concrètement et publiquement ce à quoi nous croyons. Mais nous devons respecter ceux qui ont une autre foi, ne pas les questionner sur leur foi.

A l’évêché, presque tout le personnel est musulman. Ce sont également des musulmans qui travaillent dans nos œuvres sociales. Nous devons faire en sorte qu’ils puissent vivre leur religion sans entraves. Le jour de leurs fêtes musulmanes, je leur fais un cadeau. Mais dans le domaine pastoral, ce ne sont que les catholiques qui travaillent.

Apic: Les conversions ne peuvent alors qu’être clandestines…

Mgr Agrelo: Si on est citoyen marocain, on ne peut être que musulman ou juif. Les chrétiens ne sont que des étrangers. Il est interdit de prêcher en dehors de la communauté, c’est un fait et c’est la loi. La prudence et l’efficacité nous conseillent d’être respectueux des lois. Je ne connais pas de conversions de Marocains dans l’archidiocèse de Tanger.

Mais ce que je crains le plus, ce n’est pas l’absence de liberté religieuse ni de liberté de conscience. Ce qui me préoccupe, c’est que, demain il n’y ait plus ici de mains chrétiennes pour faire partager aux pauvres le pain de l’espérance.

Je pense être le dernier évêque franciscain de la Province franciscaine de Santiago (Saint-Jacques de Compostelle) à Tanger, car notre Province a désormais d’autres priorités, mais l’Ordre franciscain continuera d’être présent au Maroc et ne va pas abandonner cette mission.

Apic: Qui sont les catholiques de votre diocèse ?

Mgr Agrelo: Sur un territoire d’un peu plus de 20’000 km2, notre diocèse, qui compte 7 paroisses (6 de langue espagnole et une de langue française), occupe, la grande partie de l’ancien Protectorat espagnol au Maroc. Nos quelque 2’500 catholiques sont notamment des familles européennes, pour la plupart des familles espagnoles restées au Maroc après l’indépendance du pays, de jeunes Africains venus faire des études dans les universités marocaines, du personnel travaillant dans les écoles et instituts étrangers, des employés d’entreprises étrangères, des délégations diplomatiques, et…des prisonniers.

Outre les Espagnols, les catholiques sont Philippins, Italiens, Portugais, Français, mais également Africains subsahariens, venant du Niger, du Mali, du Burkina Faso, de la Guinée, du Congo, du Nigeria… Nombre d’entre eux – hommes, femmes et enfants - sont des clandestins. Nous en aidons quelques uns à l’évêché, c’est une partie importante de notre travail pastoral.

D’autre part, nous travaillons également au plan pastoral dans la prison de Tanger, dans la section pour les étrangers. Si on érigeait une paroisse dans cette prison, ce serait celle qui compterait le plus de fidèles de tout l’archevêché ! La plupart de ces prisonniers – il y en a habituellement une bonne centaine – ont été arrêtés pour trafic de drogue, et la grande majorité sont des Espagnols.

Il faut que les gens sachent que les conditions de détention dans les prisons marocaines sont très dures. Bien que cette situation soit connue, il ne semble pas que cela dissuade les transporteurs de cannabis. Certains tentent leur chance de cette façon, étant donné la crise économique qui frappe l’Espagne, qui est juste à côté, dans les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla.

Apic: Si la prédication vous est interdite, vous évangélisez tout de même par vos actes !

Mgr Agrelo: Nos œuvres manifestent qui nous sommes. C’est peut-être l’aspect le plus évident de notre Eglise dans cette réalité musulmane. Une petite Eglise, poignée de sable sur une plage, mais profondément enracinée dans la société, solidaire des nécessiteux, qui s’efforce d’agir pour un monde plus juste pour tous.

Notre diocèse compte quinze instituts religieux, auxquels il faut ajouter le Mouvement des Focolari, quelques prêtres "Fidei donum" (des prêtres diocésains qui restent attachés à leur diocèse d’origine et y retournent après quelques années passées au service d’une Eglise missionnaire, ndr), et quelques coopérants laïcs.

Le domaine le plus important de nos activités est celui de l’éducation, y compris les projets d’alphabétisation, d’appui scolaire, de formation professionnelle, de promotion de la femme. Nous offrons également des cours de langue, et nous disposons de centres culturels, de bibliothèque, d’activités de dynamisation culturelle et d’une école agricole. Le diocèse est aussi actif dans le soutien aux handicapés physiques et psychiques, aux enfants sourds-muets. A cela s’ajoutent les actions sociales que mène l’Eglise au nord du Maroc, comme les centres de distributions de repas et d’habits pour les plus pauvres. Il faut encore mentionner des projets axés sur les nouvelles pauvretés qui sont d’autres défis pour notre Eglise.

Depuis quelques mois, nous avons mis sur pied un Centre d’accueil pour les jeunes filles en situation de risque, qui nous sont adressées par les autorités judiciaires marocaines. Depuis de nombreuses années, nous venons en aide aux immigrés clandestins, grâce notamment à une Délégation diocésaine qui tente de répondre aux nombreux besoins des personnes qui, faute de papiers officiels, sont privées de leurs droits les plus élémentaires.

Apic: Votre priorité pastorale, dans l’esprit du "Poverello" d’Assise, ce sont donc les pauvres.

Mgr Agrelo: Rappelons-nous que Jésus n’a pas été envoyé en premier lieu aux philosophes, aux puissants de la terre, aux hommes politiques, aux militaires ou aux commerçants, mais bien aux pauvres. Finalement, nous ne sommes pas envoyés aux religions de la terre, mais aux pauvres de la terre.

Au Maroc, le paradoxe que nous vivons, en tant que chrétiens, dans notre relation avec le monde musulman, c’est que nous portons l’Evangile de la liberté, de la lumière et de la grâce à des personnes que, légalement, nous n’avons pas le droit d’évangéliser.

(*) Mgr Santiago Agrelo Martinez, archevêque franciscain de Tanger, au Maroc, est né en 1942, en Galice, à l’extrémité nord-ouest de l’Espagne. Ordonné prêtre en 1966, il est depuis 2007, archevêque de Tanger. L’Apic a rencontré Mgr Agrelo à Fribourg lors du colloque interdisciplinaire sur "Les impulsions franciscaines au dialogue interreligieux", organisé à l’Université les 4 et 5 mai 2012 à l’occasion du départ à la retraite (éméritat) du professeur Adrian Holderegger, professeur de Théologie morale fondamentale à la section germanophone de la Faculté de théologie de l’Université de Fribourg.

18:14 Écrit par Rachid Z dans Cultes, Pays du Maghreb | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

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Depuis le 2 avril 2007, il n'y a plus de Marocain non-juif ou non-musulman - Droit marocain

Ibn Kafka


Non, ce n'est pas un extrait d'un rapport secret d'une unité obscure des services marocains chargée de l'éradication ou de la rééducation des quelques convertis à l'évangélisme texan ou au satanisme que compterait le Royaume. C'est plutôt le résultat de la récente modification du Code de la nationalité marocaine de 1958.

En effet, l'article 3 du Code de la nationalité, dans sa version initiale , avait le contenu suivant:

Art. 3. - Nationalité et statut personnel. - A l'exception des Marocains de confession juive qui sont soumis au statut personnel hébraïque marocain, le Code du statut personnel et successoral régissant les Marocains musulmans s'applique à tous les nationaux.

Toutefois, les prescriptions ci-après s'appliquent aux Marocains ni musulmans, ni israélites :

l- la polygamie leur est interdite

2- les règles régissant l'allaitement ne leur sont pas applicables

3- leur divorce doit être prononcé judiciairement après une tentative de conciliation demeurée infructueuse et une enquête sur les motifs de la demande de séparation.

En cas de conflit, la loi du mari ou celle du père prévaudra.

Le lecteur attentif remarquera peut-être avec surprise qu'existe une catégorie rarement mentionnée, celle des Marocains ni juifs (ou "israëlites", selon le vocable désuètement colonial de l'époque) ni musulmans. Il faut se placer dans les conditions de l'époque de l'adoption du Code de la nationalité marocaine, deux ans après l'indépendance: résidaient alors au Maroc environ deux cent mille étrangers, prinicipalement français et espagnols - en clair, des anciens colons restés sur place. Si la grande majorité de ceux-ci finit par quitter le Maroc, principalement après l'arabisation de la justice (1965) et de l'enseignement ainsi que la marocanisation des sociétés et de la propriété foncière (1973), l'espoir existait alors du maintien à long terme d'une communauté européenne au Maroc. Il faut dire que cet espoir avait principalement été esquissé du côté de l'occupant français lors des toutes dernières années du protectorat, mais il fût repris à l'indépendance par le législateur (1), à l'article 3 du Code.

On notera que le Code ne faisait pas de l'appartenance religieuse une condition en vue de l'obtention de la nationalité marocaine - mais l'article 9 alinéa 4 du Code de la nationalité prévoyait une voie de naturalisation facilitée pour les étrangers arabes musulmans ressortissants de pays arabes:

Sauf opposition du ministre de la Justice, conformément aux articles 26 et 27 ci-après, acquiert la nationalité marocaine, si elle déclare opter pour celle-ci, toute personne née au Maroc d'un père étranger, lui-même né au Maroc, lorsque ce dernier se rattache à un pays dont la fraction majoritaire de la population est constituée par une communauté ayant pour langue l'arabe et pour religion l'Islam et appartenant à cette communauté.

Hormis cette disposition, ainsi que l'article 3 précité, le reste du Code de la nationalité était confessionnellement neutre. On peut d'ailleurs soulever la maladresse de la rédaction de ce Code, l'article 3 ayant plus sa place dans le Code du statut personnel de 1957/58 (2), car ne touchant ni l'acquisition ni la perte de la nationalité marocaine, mais simplement les régles de droit familial applicables aux Marocains selon leur appartenance confessionnelle.

De fait, des Marocains ni musulmans ni juifs, il y en a eu (3). Le plus illustre d'entre eux est sans conteste le sociologue marocain, fassi de naissance - qualifié de fondateur de la sociologie marocaine - Paul Pascon , naturalisé par décret n° 2-63-545 du 17 chaabane 1383 (3 janvier 1964) avec son fils et sa fille, et auquel je voue personnellement une véritable admiration - ceux qui ont lu "Ce que disent 296 jeunes ruraux" (1969) savent pourquoi (4). A en croire les décrets de naturalisation publiés dans la traduction en langue étrangère (français) du Bulletin officiel, la catégorie des Marocains ni juifs ni musulmans pourrait regrouper quelques centaines de personnes.

Mais cette catégorie juridique n'existe plus. Le législateur (5) a en effet très justement renvoyé la question du statut personnel applicable aux Marocains au Code de la famille, mais, ce faisant, il en a profité pour supprimer cette catégorie atypique, il est vrai fort peu nombreuse. L'article 3 du Code de la nationalité est désormais libellé comme suit:

Le champ d'application du code de la famille est fixé, en sa relation avec la nationalité, conformément aux dispositions de l'article 2 de la loi n° 70-03 portant code de la famille promulguée par le dahir n° 1-04-22 du 12 hija 1424 (3 février 2004)

Et l'article 2 du Code de la famille énonce ceci:

Article 2 : Les dispositions du présent Code s'appliquent :

1) à tous les Marocains, même ceux portant une autre nationalité ;

2) aux réfugiés, y compris les apatrides conformément à la convention de Genève du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés ;

3) à toute relation entre deux personnes lorsque l'une d'elles est marocaine ;

4) à toute relation entre deux personnes de nationalité marocaine lorsque l'une d'elles est musulmane.

Les Marocains de confession juive sont soumis aux règles du statut personnel hébraïque marocain.

C'est là la reconnaissance d'un échec, dont il serait par ailleurs faux de faire porter le chapeau aux seules autorités marocaines: seule une petite minorité d'Européens présents au Maroc à l'indépendance a décidé de franchir le pas et de s'intégrer dans leur pays d'accueil, pour utiliser une terminologie en vogue en Europe...

On peut se demander, sur le plan juridique, ce qu'il advient des Marocains ni juifs ni musulmans. Ils sont désormais soumis à l'intégralité du Code de la famille, d'inspiration exclusivement musulmane, alors qu'ils bénéficiaient auparavant de dérogations: ils ne pouvaient contracter un mariage polygame (cette interdiction est levée, mais ce type de mariage nécessite désormais une autorisation judiciaire préalable sous conditions), les règles relatives à l'allaitement ne leur étaient pas applicables (6) et la répudiation leur était interdite.

Cette révision récente du Code de la nationalité contient par ailleurs de nombreuses autres modifications, dont certaines fort critiquables - j'y reviendrai ultérieurement, inch'allah.


(1) En 1958, année de l'adoption du dahir n° 1-58-250 du 21 safar 1378 (6 septembre 1958) portant Code de la nationalité marocaine, il n'y avait ni Constitution (la première fût adoptée en 1962) ni parlement élu (le premier le fût en 1963). Le législateur était alors le Roi.

(2) Devenu en 2004 Code de la famille .

(3) Je ne parle pas en termes religieux: il y a bien eu, et il y en a encore, des Marocains juifs ou musulmans convertis au christianisme ou devenus athées ou agnostiques. La conception de l'appartenance confessionnelle en droit marocain est purement formelle et juridique, et n'implique pas - du moins pour les Marocains musulmans, car les Marocains juifs peuvent changer de catégorie confessionnelle en se convertissant à l'islam - une appréciation des convictions personnelles de l'intéressé.

(4) Paul Pascon, outre ses propres travaux, inspira un nombre impressionnant de chercheurs - entre autres Négib Bouderbala , Mohamed Ennaji , Mekki Bentahar et Mohamed Tozy , pour n'en citer qu'une poignée.

(5) Ce sont désormais les deux chambres du parlement qui assument formellement cette fonction.

(6) En droit musulman de rite malékite, l'allaitement d'un enfant par une autre femme que sa mère emporte des conséquences juridiques majeures: l'allaitement créé un lien de parenté partiel identique à celui du sang qui se manifeste notamment parmi les causes d'empêchement - liées à la parenté -pour le mariage.

Rédigé par Ibn Kafka le Vendredi 20 Avril 2007 à 23:12

Écrit par : PYL | 20 mai 2012

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Dans toutes ses productions, cet Ibn Kafka est toujours d'une précision remarquable. De tels précieux chercheurs, indépendants, manquent cruellement en Belgique francophone. Merci PYL.

Écrit par : Rachid Z | 20 mai 2012

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