16 avril 2012

Meurtres dans l'Essonne : "Arrêtons la police-réalité"

Meurtres dans l'Essonne

"Arrêtons la police-réalité"

Par Celine Rastello, le 16 avril 2012

Le Syndicat de la magistrature accuse l'Intérieur de violer le secret de l'instruction et de mettre l'enquête en péril. Interview de son secrétaire général Matthieu Bonduelle.

Au tribunal d'Evry et chez les enquêteurs en charge du dossier sur la série de meurtres dans l'Essonne, "la colère et l'inquiétude" grandissent après les dernières informations parues dans la presse, rapporte le Syndicat de la magistrature. Au point que son secrétaire général Matthieu Bonduelle a tenu à mettre les points sur les i, dimanche 15 avril.

A une semaine du premier tour de la présidentielle, le syndicat de magistrats reproche au ministère de l'Intérieur de privilégier le bénéfice qu'il peut tirer de l'avancée de l'enquête au détriment de l'enquête elle-même, et l'accuse de violer le secret de l'instruction. Il dénonce par la même occasion l'omniprésence de Claude Guéant dans la gestion de l'affaire Merah, et l'intervention du président après les interpellations menées dans le cadre de l'enquête sur le groupe radical Forsane Alizza.

Interview du secrétaire général du Syndicat de la magistrature et juge d'instruction, Matthieu Bonduelle.

Qu'est-ce qui a vous a poussé à réagir ce week-end ?

- Il suffit de lire la presse pour constater que la place Beauvau diffuse dans cette affaire des informations extrêmement précises tirées d'une instruction couverte par le secret de l'instruction. Au tribunal d'Evry et chez les enquêteurs, la colère et l'inquiétude grandissent quant au risque de fuites et leurs conséquences. Ce risque serait différent si l'on était dans une phase plus avancée du dossier.

Or nous sommes dans une phase brûlante d'investigations cruciales, avant toute mise en examen, où la présomption d'innocence est particulièrement menacée. Dans l'absolu, le syndicat est favorable à la suppression du secret de l'instruction tel qu'il existe aujourd'hui, car il n'a pas de sens dans la durée. Mais il y aura toujours un secret de l'enquête, quel que soit son nom, pour protéger les investigations quand elles sont en cours de réalisation. Si par exemple une perquisition est prévue le lendemain, il est essentiel à l'enquête que la personne ne soit pas au courant.

Vous affirmez que des journalistes ont été au courant avant les juges de l'interpellation du premier suspect ?

- En effet, et je défie quiconque de me prouver le contraire. Je ne dis pas, évidemment, que les juges d'instruction ignoraient qu'une interpellation était sur le point d'intervenir, mais je suis certain du fait que, lorsque l'interpellation a été effective, la presse l'a su avant les juges d'Evry, ce qui est tout à fait choquant. Est-il normal que la justice, censée contrôler le travail de la police, soit avertie après la presse ?

Nous ne blâmons pas la presse, qui est là pour informer les citoyens et dont nous avons toujours soutenu la liberté. Nous savons même que des journalistes ne diffusent pas certaines informations dont ils disposent car elles pourraient gêner l'enquête. Nous blâmons ceux qui organisent les fuites dans des affaires aussi sensibles que complexes et nous appelons chacun à la prudence car le droit à l'information, qui est un bien précieux, doit être concilié avec les nécessités de l'enquête judiciaire.

Vous pointez aussi du doigt l'omniprésence de Guéant dans l'affaire Merah.

- Claude Guéant s'occupe de tout, comme s'il n'avait pas besoin des juges, et tout le monde semble trouver cela normal. Où est le ministre de la Justice ? Où est Michel Mercier ? Pendant l'affaire Merah, le procureur de Paris avait l'air d'être le porte-parole de Guéant. Normalement, le procureur gère l'enquête, la police est sous son autorité. Sans parler des propos de Nicolas Sarkozy (vendredi 30 mars ndlr) quand il a pris la parole sur "Europe 1" après les interpellations de membres présumés de Forsane Alizza. Il a dit : "nous avons des questions à leur poser." Mais ce n'est pas à lui de dire cela ! Dans quel pays sommes-nous ? Cette confusion des rôles est très grave.

Vous accusez la place Beauvau de vouloir "tirer prématurément les bénéfices" de l'enquête de l'Essonne. Qu'attendez-vous, aujourd'hui, du ministère de la Justice ?

- Dans cette affaire, la place Beauvau fait savoir qu'elle communique, au risque de violer le secret de l'instruction et de mettre l'enquête en péril, pour pouvoir crier victoire à quelques jours de l'élection présidentielle. C'est de la récupération, du marketing politique vampirisant les affaires judiciaires. Il faut que cela cesse. Il faut arrêter la police-réalité. On attend maintenant que le ministre de la Justice rappelle chacun à ses devoirs et fasse cesser toutes ces fuites pour que la justice puisse travailler sereinement. Mais comme il ne réagit pas, on tire la sonnette d'alarme.

- Contactée dimanche par l'AFP, la Chancellerie a seulement rappelé l'article 11 du code de procédure pénale selon lequel "seul le procureur de la République peut rendre publics des éléments objectifs tirés d'une procédure". Interrogée lundi par "Le Nouvel Observateur", elle ne souhaite pas commenter davantage et le ministre de la Justice se refuse à tout commentaire. Egalement contacté par "Le Nouvel Observateur", l'Intérieur n'était, quant à lui, pas disponible.

17:02 Écrit par Rachid Z dans Islam et musulmans, Médias | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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