21 janvier 2012

Note sur l’espace public salafien Jordanie

Jordanie

Note sur l’espace public salafien

(Aussi, faut savoir que c'est précisément sur base de la conception islamique prônée par cette "salafiyya jordanienne" que se réfère le mouvement musulman belge Sharia4Belgium !) (Rachid Z)

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Par Romain Caillet, janvier 2012

Située à la charnière du Levant et de la péninsule arabique, la Jordanie occupe une place particulière dans la géographie islamiste, plus particulièrement dans celle du courant salafi. Relativement négligée dans les études consacrées à la salafiyya, elle a pourtant produit depuis près de trente ans quasiment autant d’oulémas salafis - toutes tendances confondues - que l’Arabie Saoudite. Cette dernière monopolise pourtant l’attention des chercheurs et des journalistes. Dans cette courte note, la salafiyya jordanienne sera présentée tant à travers les débats théologiques qui l’animent que dans son ancrage territorial au sein des villes jordaniennes (Amman, Zarqa et Irbid). Les prédicateurs salafis jordaniens, qu’ils soient quiétistes ou jihadistes, bénéficient d’un rayonnement international via leurs réseaux de disciples disséminés à travers le monde, de plus en plus relayés par des sites internet.

Une autre entrée par Amman

À l’instar des grandes capitales du monde arabe, la ville d’Amman n’échappe pas aux embouteillages qui, sans atteindre le chaos cairote, compliquent sérieusement la vie des automobilistes. Immobilisé dans sa voiture, le conducteur musulman invoque parfois le Très-Haut, comme l’y invite de nombreuses pancartes, judicieusement placées autour des ronds‑points et des panneaux signalétiques. Ces invocations (al-du‘â) sont quotidiennement récitées par les musulmans respectueux des textes scripturaires, se conformant ainsi aux différents hadiths invitant les fidèles à se remémorer leur Créateur tout au long de la journée. Chaque événement rythmant l’activité quotidienne, l’acquisition d’un bien ou encore la rencontre d’un infirme, est ainsi sacralisé par la récitation d’une formule spécifique. Certaines de ces invocations ne sont pas liées à une situation précise, l’imploration du pardon de Dieu (astaghfiru-llâh) devant être permanente, puisque le croyant ignore le moment où il va rencontrer son Seigneur.

C’est donc cette supplique, fixée au coin des feux rouges et des ronds-points, que le conducteur rencontrera le plus souvent. Cependant, d’autres invocations génériques sont présentes aux abords des carrefours de la capitale du Royaume hachémite, notamment la prière pour la bénédiction du Prophète.

Cette «prédication urbaine» transcende les barrières sociales : l’un des principaux immeubles de la très chic «Medina street» arbore ainsi sur sa façade latérale un verset de la sourate al-Fâtiha, tandis qu’on peut lire l’invocation d’entrée au marché dans le centre-ville de Zarqâ. Moins affirmé qu’en Arabie Saoudite ou au Koweït, ce «prosélytisme jordanien» est toutefois plus visible qu’en Égypte et peut surprendre l’expatrié français, habitué au respect d’une certaine neutralité de l’espace public.

Les salafis quiétistes partenaires tactiques du régime contre l’opposition radicale jihadiste

C’est au milieu des années soixante-dix que le courant salafi commence à devenir visible en Jordanie, pays où le cheikh syrien d’origine albanaise Muhammad Nâsir al-Dîn al-Albânî (1914-1999) compte déjà un certain nombre d’adeptes. Malgré son refus de participer à la vie politique, ce dernier subit la répression du pouvoir syrien alaouite, ce qui le convainc de s’expatrier au royaume hachémite. Bénéficiant d’un large réseau d’influence, parfois au plus haut niveau de l’État, al-Albânî parvient à s’installer en Jordanie au cours de l’année 1979.

À l’opposé de ce courant salafi quiétiste, il existe en Jordanie une mouvance jihadiste sans équivalent dans l’ensemble du monde arabe. L’implantation de cette mouvance remonte à l’action militante du cheikh palestinien ‘Abd Allâh ‘Azzâm (1941-1989), principal théoricien de l’internationalisation du jihad afghan contre les Soviétiques. Après la mort de ‘Abd Allâh ‘Azzâm, survenue peu de temps après la retraite des forces soviétiques, d’autres Jordaniens s’illustrent au niveau international. C’est ‘Umar Mahmud Abû ‘Umar, plus connu sous le nom d’Abû Qatâda al-Filastînî, qui bénéficia le premier d’une couverture médiatique internationale. Installé à Londres à partir de 1993, il rédigea de nombreux ouvrages qui font de lui la principale référence des groupes islamistes armés durant les années quatre-vingt‑dix. Au début du xxie siècle, la scène jihadiste est bouleversée par le développement d’Internet, qui correspond à la montée en puissance du cheikh Abû Muhammad al-Maqdisî. (Et principale référence du mouvement musulman belge Sharia4Belgium.) (Rachid Z) Son site Internet, minbar al-tawhîd wa-l-jihâd (La tribune du monothéisme et du jihad), constitue une bibliothèque en ligne, regroupant tous ses écrits mais aussi les principaux ouvrages du courant jihadiste. Dans ces textes, les thèmes traités sont souvent consacrés aux polémiques opposant les tenants de la salafiyya jihâdiyya à leurs rivaux quiétistes, notamment sur la question de la nature de la Foi (al-Imân) d’après les sources de la tradition musulmane.

Le débat salafi sur la nature de la Foi

En apparence anodin, ce sujet est pourtant d’une importance capitale, puisque la nature des éléments constitutifs de la Foi dans la religion musulmane a des conséquences très concrètes dans des sociétés non sécularisées. Héritiers des théologiens hanbalites médiévaux, les oulémas salafis affirment – comme leurs lointains prédécesseurs – que la Foi consiste en «une adhésion du cœur, une affirmation de la langue et une mise en pratique des devoirs fondamentaux de l’Islam». Les implications de ce credo, considérant que l’absence de pratique religieuse invalide la Foi, sont redoutables. Elles conduisent à l’excommunication des individus non pratiquants et des chefs d’État du monde musulman qui recourent au droit positif (al-qânûn al-wadi‘î) et s’opposent ainsi à la loi islamique. Soucieux de ménager leurs relations avec les dirigeants politiques, al-Albânî et ses disciples ont tenté de nuancer cette conception. Sans exclure les œuvres des éléments constitutifs de la Foi, ce qui les éloignerait du traditionalisme sunnite dont ils se réclament, ils considèrent que l’islamité d’un individu peut-être valide sans qu’elle se manifeste par des actions physiques (‘amal al-jawârih). Ces principes ne furent pas théorisés directement par al-Albânî mais par l’un de ses disciples jordaniens, ‘Alî al-Halabî. Ce dernier rédigea peu de temps avant la mort de son maître deux ouvrages intitulés al-Tahdhîr min fitnat al-takfîr (Mise en garde contre la discorde de l’excommunication) et Sayhat al-nadhîr (Le cri d’un annonciateur).

Ces publications provoquèrent une intense polémique, qui s’étendit bien au-delà des frontières jordaniennes. Les premières attaques vinrent bien entendu des jihadistes, qui accusèrent ‘Alî al-Halabî de propager dans ses écrits une conception hétérodoxe – ou plus précisément «murjite» – de la nature de la Foi. Ces accusations de «murjisme» furent relayées par Muhammad Abû Ruhayim, professeur à l’Université d’Amman, qui donna à cette polémique une toute autre dimension dans la mesure où la condamnation émanait cette fois d’un universitaire en poste. La polémique devint planétaire lorsqu’en septembre 2000, quatre grands oulémas saoudiens, dont le Mufti du Royaume en personne ‘Abd al-‘Azîz Âl al-Shaykh, signèrent une fatwa condamnant les deux ouvrages en question. Il est notamment reproché à ‘Alî al-Halabî de s’être appuyé sur des citations tronquées du célèbre hanbalite Ibn Taymiyya (1263-1328) et de son disciple chaféite Ibn Kathîr (1301-1373). À première vue, la réaction de l’establishment religieux saoudien – réputé proche du pouvoir – peut sembler surprenante mais en réalité il s’agit purement et simplement de préserver la légitimité du «royaume wahhabite». En effet, la lecture d’Ibn Taymiyya que propose ‘Alî al-Halabî va totalement à l’encontre de celle qui en a été faite au xviiie siècle par Muhammad Ibn ‘Abd al-Wahhab. En d’autres termes, si l’excommunication des adversaires de Muhammad Ibn ‘Abd al-Wahhab, n’était pas fondée, ce dernier s’appuyant principalement sur l’œuvre d’Ibn Taymiyya, alors les conquêtes territoriales justifiées par ces excommunications n’auraient pas lieu d’être.

L’onde de choc provoquée par la condamnation d’al-Halabî, et indirectement à travers lui de son maître al-Albânî, par les plus grandes instances de l’islam saoudien ne fut pas sans conséquence. Abondamment diffusées par des militants jihadistes, ces fatwas sont devenues un formidable moyen de recrutement et de légitimation pour cette mouvance. Dans la rue ou sur Internet, les soupçons traditionnellement associés au discours anti-halabî des jihadistes sont dorénavant rapidement balayés par l’autorité et la respectabilité des oulémas saoudiens. Ces fatwas ont donc permis aux jihadistes de propager leur doctrine, ou plutôt une partie de leurs thèses, dans des milieux restés jusque là relativement hermétiques à leur prédication. La direction du mouvement jordanien en fut également ébranlée. Muhammad Ibrâhîm Shaqra, le plus âgé des disciples d’al-Albânî qui fut l’imam de sa prière funéraire (salât al-janâza), s’est progressivement rallié aux thèses jihadistes. Après avoir organisé un débat public entre ‘Alî al-Halabî et ses opposants, Ibrâhîm Shaqra rédigea en août 2001 l’introduction d’un ouvrage d’Abû Ruhayim, intitulé Haqîqat al-imân ‘ind al-shaykh al-Albânî (La réalité de la Foi selon le shaykh al-Albânî). Au cours des années suivantes, Ibrâhîm Shaqra poursuivit son évolution idéologique, jusqu’à recevoir récemment les éloges d’Abû Basîr al-Tartûsî, jihadiste notoire basé à Londres.

L’ancrage territorial salafî en Jordanie

Malgré son intensité, et parfois sa violence, la polémique visant les écrits d’al-Halabî n’a pas permis aux jihadistes jordaniens de supplanter leurs adversaires quiétistes. Considérés par le régime comme des partenaires tactiques, les salafis quiétistes luttent bien entendu contre Abû Muhammad al-Maqdisî et ses partisans mais aussi contre les Frères Musulmans, qui représentent une autre forme d’opposition politique au gouvernement jordanien. Au royaume hachémite, les disciples d’al-Albânî bénéficient d’un ancrage de terrain que les autorités ont encouragé. Installés dans les quartiers de classe moyenne supérieure de Tabarbûr et de Marj al-Hammâm, les prédicateurs quiétistes disposent d’importantes mosquées où ils effectuent prêches du vendredi, séminaires et leçons hebdomadaires. Comme beaucoup de Jordaniens, plusieurs disciples d’al-Albânî, tels que Salîm al-Hilâlî, ‘Alî al-Halabî, Husayn al-‘Uwaysha et Abû-l-Yusr, se sont installés à Tabarbûr. Au-delà des opportunités immobilières qu’offre cette agglomération, Tabarbûr était également le site initialement choisi pour abriter les locaux du «Centre de l’imâm al-Albânî».

D’après nos observations, c’est dans la dâhyat (banlieue) Hajj Hassan, située au sud d’Amman, que la présence salafie quiétiste est la plus effective. Dans ce quartier de classes moyennes se trouve la mosquée d’Abû Islâm, disciple égyptien d’al-Albânî installé en Jordanie. Des cours religieux y ont lieu plusieurs fois par semaine. Les plus suivis sont ceux de Mashûr Âl Salmân, réunissant le jeudi soir et le samedi matin - juste après la prière de l’aube - plusieurs centaines de personnes. Plus connu à l’étranger, mais apparemment moins mobilisateur, ‘Alî al-Halabî enseigne le lundi soir à Amman, dans le quartier populaire de la Mahata, et le vendredi soir dans une mosquée du centre ville de Zarqa. Ces assises hebdomadaires se déroulent dans d’autres quartiers populaires d’Amman, tel que Jabal al-Nasr, où deux élèves d’al-Albânî, Zyad al-‘Ibadî – imam de la mosquée al-Taqwa – et Husayn al-‘Uwaysha, dispensent leurs enseignements. Enfin, les salafis sont également actifs dans les zones les plus aisées de la capitale jordanienne : Muhammad Musa Nasr, auparavant basé dans le luxueux district de ‘Abdûn, dirige désormais la prière du vendredi dans une mosquée du quartier cossu de Khalda.

Une prédication jihadiste tolérée ?

Cette domination territoriale des quiétistes n’empêche pas pour autant les jihadistes de bénéficier, eux aussi, d’un ancrage local dans les principales villes de Jordanie, Zarqa, Amman, Irbid, Salt, Madaba et Maan, malgré toutes les mesures coercitives prises à leur encontre. La direction de l’office du vendredi (Salât al-jumu‘a), précédé d’un sermon, nécessite une autorisation du ministère des Affaires religieuses (awqâf), a priori difficile à obtenir pour celui qui appartient à l’opposition politique radicale. Les leçons régulières dans les mosquées semblent aussi être soumises à une autorisation, sans qu’existe à notre connaissance une réglementation précise à ce sujet. Les prises de paroles dans les mosquées par les jihadistes se font donc à des occasions particulières, notamment la période du mois de ramadan. Durant le mois sacré, de longues prières de nuits, pouvant parfois durer plus de deux heures, sont accomplies dans les mosquées, susceptibles de réunir un très grand nombre de fidèles. En guise d’intermède, les fidèles sont invités à écouter une leçon ou un discours, pouvant aussi être donné par un militant jihadiste.

Les funérailles sont également l’occasion de s’adresser à un large auditoire, tout en échappant au contrôle de l’État jordanien sur le sacré dans l’espace public. En mars 2009, la vidéo d’un sermon funéraire tenu par Abû Muhammad al-Maqdisî fut diffusée sur plusieurs forums de discussions Internet. Devant environ une centaine de personnes, al-Maqdisî critiqua de façon explicite les régimes séculiers du monde arabe, fustigeant à plusieurs reprises les Tawâghît (tyrans) et leurs alliés, qu’il opposa aux défenseurs de la religion et de la loi islamique (al-sharî‘a) : «Veux-tu être parmi les alliés de la religion (ansâr al-dîn) et de la loi islamique (ansâr al-sharî‘a) ou bien veux-tu être parmi les alliés du Tyran (ansâr al-tâghût) et de la loi [des hommes] (ansâr al-qânûn) ?». En interpellant son auditoire d’une façon aussi percutante, al-Maqdisî s’érige en opposant irréductible aux institutions du royaume hachémite. Le Web 2.0 démultiplie la portée de son prêche.

Une noce jihadiste très médiatisée

Un autre moment de visibilité des jihadistes dans l’espace public jordanien est constitué par les noces, célébrés en octobre 2008, du fils d’Abû Muhammad al-Tahâwî, seconde personnalité du courant jihadiste en Jordanie. L’événement fut d’autant plus important qu’il a été filmé, puis diffusé sur la chaîne satellitaire saoudienne al-Arabiyya, le 26 décembre 2008, dans la célèbre émission «Sinâ‘at al-Mawt» (l’industrie de la mort), et enfin relayé sur internet à partir de mars 2009. Organisé dans le nord du pays, cette «noce islamique» fut l’occasion de réunir plusieurs milliers de militants jihadistes, venus de toute la Jordanie pour afficher leur soutien à al-Qaïda, dans leurs interventions discursives et dans leurs chants guerriers. À la différence d’une noce jordanienne traditionnelle, aucune musique n’est diffusée, mais une vingtaine de titres jihadistes est chantée a cappella, entrecoupés de discours politiques. En revanche, comme dans une noce typiquement jordanienne, la fête est réservée aux hommes, assis sur des chaises en plastique, sous un chapiteau de tentures égyptiennes, couramment loué pour les fêtes. Les effets de résonnance du lieu donne de l’emphase aux discours. L’allocution d’ouverture de la noce prononcée par le père du marié débute par quelques mots de bienvenue aux convives :

«Soyez tous les bienvenus, que Dieu vous récompense afin de montrer aux gens le déroulement d’un festin de noces dans l’islam. (…) Nous demandons à Dieu que tous nos amis (jirâninâ), assistant à cette fête, suivent cet exemple et que leurs prochaines noces soient islamiques en prenant celle-ci comme modèle.»

Après s’être réjoui de la venue de nombreux jeunes et salué la présence du cheikh al-Maqdisî, Abû Muhammad al-Tahâwî entame la seconde partie de son discours, plus polémique :

«Ce courant [des Frères Musulmans] n’est connu que des observateurs éclairés (mutabassirîn), ceux qui sont au fait des ordres de Dieu et des événements de l’actualité. Ce courant est plus dangereux pour l’islam que les laïques qui, eux, avancent à visage découvert sans prétendre que l’islam est la solution, que le Coran est notre constitution, que Muhammad est notre modèle à suivre et que le jihad est notre voie. […] Il est revenu à Kaboul, dans les chars de l’armée américaine. En Algérie, ils se nommèrent eux-mêmes «Mouvement Hamas», leur leader était Mahfûz al-Nahnâh (1942-2003), et ils s’opposèrent au véritable courant islamique. Le même mouvement existe aujourd’hui en Irak, on l’appelle «le parti islamique», et il a accepté l’autorité des Râfida et des Américains. Ceux qui ont tué [les partisans de l’Armée de l’islam] à Gaza évoluent dans la même orbite.»

Cette violente charge contre les Frères Musulmans peut résumer, à elle seule, tous les griefs des salafis, particulièrement des jihadistes, envers la confrérie fondée par Hassan al-Banna (1906-1949). En rappelant que ses adversaires proclament que «l’islam est la solution» et «le Coran leur constitution», Abû Muhammad al-Tahâwî entend démontrer qu’il ne s’agit pour eux que de slogans, destinés à tromper les musulmans. La présence d’une composante des Frères Musulmans dans des gouvernements de pays occupés par les forces occidentales constitue à ses yeux la preuve de leur collaboration, faisant d’eux des ennemis de la résistance islamique, au même titre que les autres chefs d’États du monde arabe.

Des revendications plus politiques que théologiques

En examinant les reproches formulés par Abû Muhammad al-Tahâwî, on constate que leur nature est bien plus politique que religieuse. Cette observation, nous conduit à émettre l’hypothèse suivante : le rejet des Frères Musulmans par les tenants de la salafiyya, en particulier les adeptes du courant jihadiste, paraît davantage lié à une opposition de leurs agendas respectifs plutôt qu’à des querelles dogmatiques. Nous avons pu constater que les arguments théologiques, lors de l’excommunication (takfîr) d’un adversaire politique, sont toujours employés en dernier lieu par les théoriciens du courant jihadiste. À titre d’exemple, l’imprécation jihadiste ne s’est véritablement abattue sur l’État saoudien qu’après la seconde guerre du Golfe (1990-1991), marquée par la présence - à la demande du Royaume - des forces armées américaines en Terre Sainte. Quant au gouvernement du Hamas, celui-ci n’a pas subi d’anathémisation après son arrivée au pouvoir à Gaza. Déclarant pourtant, à plusieurs reprises, que la mise en pratique de la loi islamique (al-sharî‘a) n’était pas un objectif immédiat, tandis que le régime saoudien a toujours officiellement revendiqué son application effective. Ce takfîr à géométrie variable ne peut se comprendre qu’en tenant compte du paramètre anti-impérialiste, seul véritable dogme du courant jihadiste. C’est d’ailleurs finalement la répression de ce dernier par le Hamas, d’abord l’élimination d’une partie du clan Dughmush (l’Armée de l’islam) en septembre 2008 puis celle de l’imam Abû al-Nûr al-Maqdisî en août 2009, qui provoqua la rupture définitive. Démontrant ainsi qu’en dépit de sa codification religieuse, le discours guerrier des jihadistes d’aujourd’hui, comme des islamistes d’hier, demeure – pour reprendre une expression de François Burgat- «trivialement politique».

Conclusion : le modèle jordanien entre espace d’expression et gestion sécuritaire

La Jordanie a trouvé un équilibre dans la gestion de la salafiyya. Elle a fait des quiétistes des partenaires tactiques privilégiés du régime, tout en laissant aux jihadistes des espaces d’expression publique fortement contrôlés, alliant l’interdiction des prêches et la tolérance envers les cérémonies semi-privées. Mais le régime est très embarrassé par la diffusion sur internet de ces fêtes jihadistes. Cette attitude dialectique témoigne d’une volonté de concilier espace d’expression de l’opposition politique, y compris la plus radicale, et gestion sécuritaire du courant jihadiste.

La récente accélération des événements dans le monde arabe, entre la fin 2010 et le début 2011, nous autorise à la fois à confirmer et à nuancer la conclusion de cet article.

Abû Muhammad al-Tahâwî, après avoir été incarcéré entre novembre 2009 et février 2011, a pris la tête d’une manifestation jihadiste au centre-ville d’Amman, le mardi 1er mars 2011. Cette date correspond au début d’une grève de la faim suivie par certains jihadistes dans les prisons jordaniennes. Outre les militants de ce courant, des mères de famille de prisonniers se sont jointes à cette marche de protestation. Les revendications portaient sur la libération des prisonniers politiques et sur l’application de la charia, sur le modèle incantatoire des slogans tunisiens et égyptiens : al-sha‘b yurîd itlâq al-asîr , al-sha‘b yurîd tahkîm al-Qurân.

Abû Muhammad al-Maqdisî, quant à lui, du fait de son arrestation le 17 septembre 2010, était absent de ces manifestations mais bel et bien présent dans les pancartes et mots-d’ordre : Li-irdâ’ man ? Yabqâ al-Maqdisî rahînat fî al-sujûn” (Pour la satisfaction de qui al-Maqdisî reste-t-il un otage dans les prisons ?).

En ce qui concerne ‘Alî al-Halabî, déjà fortement hostile à la révolution égyptienne , il a naturellement pris position contre toute contestation du pouvoir hachémite et, de manière moins attendue, contre les insurgés libyens. Dans une communication téléphonique du 28 février 2011, retransmise à la télévision libyenne, al-Halabî a dénoncé lerévolutionnarisme” (tathwîr) des fatwas incitant le peuple libyen à l’insurrection contre le régime de Kadhafi. Il s’est, en outre, attaqué aux responsables d’al-Azhar en leur reprochant d’avoir aggravé la sédition en Libye par leurs condamnations du régime et leurs appels à sa chute.

Ainsi, nous constatons que le courant salafi jihadiste conserve, en dépit de l’incarcération d’al-Maqdisî depuis septembre 2010, une marge de manoeuvre dans l’espace public, comme le démontre la mobilisation du 1er mars en plein centre-ville de Amman.

De même, les adversaires salafis quiétistes de ce courant entretiennent plus que jamais leur statut de partenaires privilégiés de la monarchie hachémite. Bien plus encore, au-delà des frontières du royaume jordanien, le cheikh al-Halabî est le seul acteur issu du champ religieux régional à apporter un soutien effectif à Mouammar Kadhafi. Si certains cheikhs saoudiens, tels que le cheikh Rabî‘ al-Madkhalî, ont condamné la révolte libyenne, aucun en effet, n’est allé jusqu’à s’engager aux côtés de l’auteur du Livre Vert.

17:27 Écrit par Rachid Z dans Islam et musulmans | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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