15 décembre 2011

John Bowen : «une intervention de l’État ne peut pas changer une religion»

John Bowen : «une intervention de l’État ne peut pas changer une religion»

Propos recueilli par Anne-Bénédicte Hoffner, le 15 décembre 2011

Après des recherches en Indonésie, John Bowen, docteur en anthropologie de l’université de Chicago et spécialiste de l’islam, s’est penché sur le cas français, rencontrant les théologiens et enseignants qui replacent l’islam dans un contexte nouveau

La Croix : Votre livre a été publié en 2009 aux États-Unis sous le titre :   Can Islam be French ? («L’islam peut-il être français ?»). À l’occasion de sa traduction en français, le titre est devenu L’islam à la française, sans point d’interrogation. Pourquoi ce changement ? 

John BowenLa question sonne mal en français. Elle évoque toute une série d’articles et de revues interrogeant la possibilité pour l’islam de se dissoudre dans la République, avec un sous-entendu : cette religion doit se modifier et se modérer pour devenir adéquate dans le contexte français.

J’ai voulu étudier le sujet sous l’angle de la réciprocité : les Français peuvent-ils accepter l’islam comme une religion comme les autres, avec ses écoles, ses mosquées et ses abattoirs et, réciproquement, dans quelle mesure et comment l’islam peut-il se redéfinir comme un islam français ? Tout mon livre porte sur cette problématique. J’ai rencontré ces acteurs publics musulmans qui, dans leurs écoles, leurs mosquées ou leurs instituts universitaires, interprètent la grande tradition islamique en terre française.

Que pensez-vous, alors, du rapport qu’a publié le politologue Gilles Kepel, qui constate «un renforcement du référent religieux» en Seine-Saint-Denis ? 

J. B. : J’ai consulté les extraits disponibles sur le site Internet de l’Institut Montaigne, et notamment le court chapitre sur l’islam. Je trouve intéressant d’étudier la distinction entre ce qui est haram (illicite) et halal  (licite) : cette éthique peut paraître simpliste mais elle est, pour un certain nombre de musulmans, une manière de vivre de façon islamique dans un monde qui n’est pas structuré comme tel.

En revanche, je souhaiterais mettre en garde ces chercheurs contre une approche du fait religieux uniquement sous l’angle sociologique, comme une manière de combler un manque, comme une réponse "bête" à un problème social.

Vos travaux respectifs ne sont-ils pas biaisés : Gilles Kepel s’est rendu dans les quartiers les plus déshérités et vous, vous avez choisi de rencontrer les meilleurs théologiens et enseignants musulmans français ? 

J. B. : De fait, je ne m’intéresse dans ce livre ni à ce qui est radical, renfermé, cloisonné, ni au plus grand nombre des musulmans peu actifs dans la sphère religieuse. Et pas davantage à ce qui se passe dans les mosquées de base, où l’on apprend des rudiments d’arabe et du Coran. J’étudie ceux qui regardent l’islam dans son contexte nouveau, qui le réinterprètent, qui le refaçonnent.

Comment procèdent-ils ? À quelles solutions aboutissent-ils

J. B. : Voici deux exemples. D’abord, cet avis sur le prêt bancaire pris par le Conseil européen de la fatwa en 1999 : ce réseau de savants musulmans s’est appuyé sur le constat très empirique que, pour un musulman en Europe, il est difficile de mener une vie familiale et religieuse normale sans pouvoir acheter son logement. Le Conseil européen de la fatwa a donc autorisé les musulmans européens qui n’ont pas accès à des instruments bancaires halal (NDLR : l’islam proscrit l’usure) à emprunter avec intérêt, considérant que les «finalités» – protéger la famille, la religion – étaient mieux servies ainsi. Cet avis a bien sûr déclenché une controverse : certains lui reprochent de reconnaître implicitement qu’on ne peut être complètement musulman en Europe. Mais ce débat est intéressant, justement parce que le processus continue.

Autre exemple, celui de l’enseignement délivré par Hichem El Arafa au Centre d’études et de recherches sur l’islam à Saint-Denis. Pour contrecarrer les visions simplistes de l’islam à ses yeux – celle du «haram-halal»  et la tendance qu’ont certains à appeler en Arabie saoudite pour savoir comment s’habiller –, lui tente au contraire de montrer la complexité du savoir islamique et s’appuie sur un ensemble d’objectifs et de principes généraux du Coran.

Certains des théologiens que vous avez rencontrés partent de la doctrine musulmane pour chercher une convergence avec les valeurs et le droit français. D’autres, comme Tareq Oubrou, imam à Bordeaux, partent du droit français et recherchent, dans la doctrine islamique, ce qui en est le plus proche. Quelle est la démarche la plus prometteuse ? 

 J. B. :   Ce n’est pas à moi de choisir ! J’expose seulement le dilemme auquel ces acteurs musulmans sont confrontés. Soit, comme Tareq Oubrou, ils sortent des écoles juridiques classiques et des méthodes de raisonnement proprement musulmanes et, dans ce cas, ils créent des ouvertures vers la société française mais prennent le risque de perdre leur légitimité à l’égard du monde des savants musulmans. Soit ils restent proches de ces écoles juridiques et de ces méthodes de raisonnement, mais ils risquent de ne pas attirer grand monde dans leurs instituts de formation.

Qui, aujourd’hui, alors que les postes d’aumôniers ou d’imams sont rares, peut étudier pendant trois ou quatre ans tous les détails de la prière ?

Sur des problèmes aussi cruciaux que l’exigence de virginité des femmes au moment du mariage ou de l’apostasie, l’État français peut-il légitimement «forcer» ces savants à interpréter le Coran dans un sens compatible avec les valeurs de la République ? 

 J. B. :   Cela dépend des cas. Il se trouve que, concernant l’apostasie, certains courants musulmans eux-mêmes reconnaissent que la peine de mort n’a été prévue que dans le contexte des origines de l’islam et qu’elle ne doit plus être appliquée aujourd’hui. Idem pour la polygamie. Une intervention de l’État ne peut pas changer une religion : ça ne marche pas, au contraire ça crispe. Vous remarquerez d’ailleurs qu’on ne soumet pas les fidèles des autres religions aux mêmes exigences : on ne demande pas aux catholiques d’être d’accord avec l’avortement ou alors de quitter la France.

22:48 Écrit par Rachid Z dans Europe, Islam et musulmans | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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