31 octobre 2010

Les métamorphoses de l'identité

Les métamorphoses de l'identité

30 ans après son suicide, Paul Audi tente de nous éclairer sur le sens des différentes identités dévoilées et composant la personne du romancier goncourisé (à deux reprises) Romain Gary, Émile Ajar ou encore Paul Pavlowitch, ce précieux compagnon de route ...

 (Rachid Z)

Paul Pavlowitch

17:12 Écrit par Rachid Z dans Cultures | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

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Paul Pavlowitch, 58 ans, a personnifié Emile Ajar, Goncourt 1980 et invention de son oncle Romain Gary. Il s'en remet en écrivant. Altéré.

Par LORET Eric, Libération, le 22 avril 2000

«Les gens sont fidèles à la première image arrêtée. La vérité n'intéresse pas trop.» Paul Pavlowitch le sait, il a beau faire, le fantôme d'Emile Ajar le poursuit. C'était il y a vingt-cinq ans. Le temps de quatre romans et d'un prix Goncourt, il avait prêté son corps au pseudonyme de Romain Gary. La critique n'y avait vu que du feu. Lorsque Gary se suicide le 3 décembre 1980, un an après Jean Seberg son ex-femme, son neveu Paul Pavlowitch se retrouve seul en ligne de mire pour dévoiler la supercherie. D'abord, il doit affronter l'imbroglio juridique. Romain Gary avait blindé son anonymat, l'avait barbelé d'avocats. Puis ce sont les «amis» qui foutent le camp: «Ils étaient offensés. C'était inversement proportionnel à l'admiration qu'ils avaient professée. Ils pensaient qu'ils auraient dû être dans la confidence. Mais ce n'était pas mon secret, c'était celui de Romain.» Le secret aggrava, dit-on, la dépression de Gary et précipita sa fin. Le rescapé, lui, en garde à jamais «l'image d'un mec pas fiable», un fraudeur de la vie.

Aujourd'hui, Paul Pavlowitch vient d'écrire Victor, un gros livre de huit cents pages qui rassemble la mémoire collective d'un village. Et on ne vient le voir que pour ressasser l'histoire ancienne. On cherche dans Victor l'autoportrait d'un imposteur, d'un rescapé, d'un fuyard" On le soupçonne d'avoir tout inventé, de faire passer pour authentiques des documents fabriqués, de s'abriter derrière un nouveau double. Emile Ajar, créature de Romain Gary, est un piège dangereusement verrouillé. «Si je refuse d'en parler, j'ai l'air de chier sur mon passé. Or, je ne regrette rien. Ça fait partie de ma vie.» Et s'il en parle, c'est Pavlowitch qui disparaît. L'affaire aurait pu se clore avec la publication en 1981 chez Fayard de L'homme que l'on croyait: on y apprend comment l'idée naquit, comment ils en rirent et en eurent peur, comment le neveu devança les désirs de l'oncle, comment l'oncle prit le neveu en otage (avec Pseudo, le troisième roman signé Ajar). «Romain était obligé de prendre un pseudonyme pour écrire cette chose intime qu'il avait à écrire à ce moment-là. Sinon, tout le monde se serait foutu de sa gueule. D'ailleurs, à son enterrement, il n'y avait que des ennemis.»

Quelque part dans le Haut-Quercy, Gary et Jean Seberg avaient installé la tribu. Paul Pavlowitch est resté dans ce village. Ses filles y sont nées. C'est là qu'il aurait trouvé il y a trois ans, dans une décharge, un coffret plein de lettres, adressées à un certain Victor, et des photos. Image arrêtée, il commente ces clichés du début du siècle qui sont faits pour durer. «Et puis au village, quelqu'un m'a dit que ce Victor était un voleur. Alors, ça m'a intrigué.»

Il fait des recherches, des rencontres, se passionne pour ces «vies microscopiques qui se retrouvent prises dans l'histoire de leur siècle.» Cultive les «lieux communs» au sens noble du terme, «les espaces que les gens traversent», bref la mémoire. «Je ne suis pas romancier. Au début, le projet c'était plutôt une sorte d'almanach. Rassembler tout ce qu'on oublie, les mille faits vrais de tous les jours. Je deviens géographe.» La mémoire, la vérité, il ajoute que cela vient de Romain Gary, d'une certaine façon. Et que ce livre, c'est la continuation de ce qu'il sait faire, qu'il a toujours fait, entre autres avec Ajar: «l'intermédiaire.» Cette douce dénégation, cette minoration en basse continue n'est pas calculée. Mais elle imprègne chacune de ses phrases: «Ma biographie est assez falote. Je suis un mec qui a perdu beaucoup de temps. Je ne l'ai pas occupé de façon très efficace.» Même à propos de Victor: «C'est un livre pour les gens qui n'aiment pas lire.»

Paul Pavlowitch n'écrit pourtant pas d'aujourd'hui, puisqu'après ses études de droit, il a principalement gagné sa vie comme nègre. Plus confortable que de s'exposer vraiment, explique-t-il, «pas besoin d'élan. Il suffit d'écrire correctement.» Il a aussi écrit pour l'Autre Journal de Michel Butel, «ami de coeur». Il a été éditeur au Mercure de France. Quand on lui demande quelles sont les moments clés de sa vie, il pointe d'abord son arrivée à Paris en 1959. Histoire quelconque d'un jeune provincial qui vient étudier à la capitale et va trouver un parent pour se faire aider. Sauf que le parent en question est diplomate, écrivain adulé et goncourisé en 1956. Le reste de sa vraie vie? 1972 et 1979 quand naissent ses filles Anna et Julia. «C'est important, ça m'a aidé à me stabiliser. Ça apporte une certaine décence. Quant à ma femme, ce n'est pas une date, on est ensemble depuis toujours.» Ensuite, il y a la mort de Jean Seberg et de Gary. «Puis après, il n'y a plus que des morts.» Le meilleur ami, «Boris», en 1993, sur lequel il restera discret. La guerre d'Algérie, le Viêt-nam, Mai 68? Trop tard ou trop tôt. «Mai 68, j'avais passé deux ans aux Antilles, quand je suis rentré, j'avais déjà 27 ans, j'étais vieux.» Si l'Histoire ne l'a pas transpercé, il l'a toujours suivie d'un oeil critique. Des révoltés de 68, il remarque que certains profèrent aujourd'hui «des cochonneries». L'Algérie: «Les Français n'ont pas perdu grand chose: ils l'ont échangée contre le racisme.» Et quant à être un jeune marxiste branché dans les années 60, c'était trop dogmatique. Il ironise: «La révolution, c'est une culture. Nous, on n'était pas des prolétaires, juste des perdants, on n'était pas politiques.»

«Nous», c'est un père né au Monténégro («un soldat serbe, provoque-t-il, un fada, ils sont tous fondus là-bas») qui meurt à l'âge de 68 ans quand Paul n'en a que onze. Et une mère, de presque trente ans la cadette de son mari, d'une «famille de Juifs tous liquidés. Elle me racontait l'arrivée des Allemands en 42 à Nice, comment des infirmiers venaient piquer les enfants juifs chez eux.» L'enfance et l'adolescence dans le quartier russe de Nice sont tranquilles. La Côte d'Azur, avant le tourisme de masse, était «un machin spécial». L'histoire de Paul Pavlowitch non écrivain, si elle se cristallise dans la pose d'Ajar, semble prendre ses racines dans l'Holocauste. Il émaille son discours de quelques remarques anti-sionistes. Il trouve la Liste de Schindler ou La vie est belle carrément «pornographiques». Il y a vingt-cinq ans, l'imposture Ajar faisait écho à d'autres affaires du même genre comme les faux mémoires de Hugues par Clifford Irving. Aujourd'hui, il n'a pas échappé à Paul Pavlowitch que cet intérêt ravivé pour Emile Ajar s'inscrit dans la fascination exercée par les affaires Romand ou Wilkomirski. Ce dernier, auteur acclamé d'un livre de témoignage sur la Shoah, se révéla être un faussaire. Sauf, commente Pavlowitch, que les camps de concentration de Wilkomirski étaient vrais «"pour lui». La vérité, on en revient toujours à elle, «C'est compliqué: c'est la vie moins les mensonges.»

Paul Pavlowitch va s'atteler à «l'histoire d'une paysanne du Lot qui a sauvé des Juifs pendant la guerre». L'héroïsme ordinaire. Fera-t-il autant de recherches que pour Victor? Il étouffe un rire ironique. En partant, souriant, amical, il dit: «Adieu». On s'ébroue la cervelle, on se reproche de succomber encore à la parano ajarienne. Paul Pavlowitch répète bizarrement «adieu», puis s'éclipse.

Paul Pavlowitch en 7 dates.

Février 1942. Naissance à Nice.

1974. Publication de Gros-Câlin, premier roman d'Emile Ajar, pseudonyme de Romain Gary. Paul Pavlowitch se fait passer pour Ajar.

1975. Second roman d'Emile Ajar, la Vie devant soi. Prix Goncourt.

1980. Suicide de Romain Gary. Le scandale éclate.

1981. Paul Pavlowitch publie L'homme que l'on croyait, témoignage.

1986. Publication de la Peau de l'ours, roman.

2000. Publication de Victor, récit.

Écrit par : Rachid Z | 31 octobre 2010

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1975 : La vie devant soi par Émile Ajar

Par Jérôme Serri, L'Express, le 01 novembre 2005

Il y a trente ans, en septembre 1975, paraissait au Mercure de France La vie devant soi d'Emile Ajar. C'était, un an après Gros câlin, le deuxième roman d'un auteur que la critique ne pouvait s'empêcher d'appeler «l'énigmatique Emile Ajar». Les romans écrits hier sous ce pseudonyme portent tous aujourd'hui le nom de Romain Gary au côté duquel figure, entre parenthèses, celui d'Ajar.

Les articles de l'époque furent, pour la plupart, élogieux. Quelques rares détracteurs y virent assez curieusement un roman raciste. Les critiques, d'une façon générale, s'enthousiasmèrent pour ce livre qui, par son style, ses trouvailles, son humour, était hors normes. Ils étudièrent ce météore de la rentrée littéraire sous tous ses aspects. La technique narrative de l'écrivain, son analyse du milieu des immigrés et des prostituées, la nouveauté du traitement des thèmes de la misère, de l'enfance, de l'amour, de la vieillesse, de la mort firent l'objet d'un examen attentif. Son «humanisme naïf» également, à une époque où beaucoup d'intellectuels étaient fascinés par Althusser, lequel enseignait que «l'histoire est un procès sans sujet» et où on commençait à peine de lire Lévinas.

Les journalistes cherchèrent à savoir quel écrivain se cachait derrière ce pseudonyme. Comment parler, en effet, d'une œuvre avec assurance, comment en faire la critique sous la menace de la supercherie? Les noms de Queneau et d'Aragon avaient été cités dès le premier roman. Un journaliste de L'Express hasarda qu'il s'agissait d' «un mandarin déguisé en Douanier Rousseau». La formule était plaisante et rendait, en passant, hommage à l'alliance du métier et de la spontanéité qui, dans le domaine de la création, fait la véritable jeunesse. Le manuscrit de Gros câlin avait été envoyé à Gallimard par un industriel brésilien se disant l'ami de l'auteur, lui-même ami d'Albert Camus, médecin poursuivi pour avortement, réfugié au Brésil.

Quand sortit en librairie La vie devant soi, on savait depuis quelque temps qu' «Ajar» était un pseudonyme. Son directeur littéraire l'avait rencontré à Genève, puis la directrice du Mercure de France, Simone Gallimard, à Copenhague, suivie quelque temps après d'une journaliste du Monde. Si l'homme n'était pas médecin, il avait toutefois entrepris jadis des études de médecine. On apprit qu'il était issu d'une famille de Juifs russes originaires de Lituanie et venus s'établir à Nice. On n'était pas loin de la fiche d'identité de Romain Gary. Mais ce n'était pas lui; la photo accompagnant ces éléments biographiques en était bien entendu la meilleure preuve. A la veille de l'attribution des prix littéraires, le mystère demeurait entier, même si un journaliste du Point se targuait de connaître la véritable identité de cet auteur.

Au revoir et merci

Le 17 novembre, Ajar reçut le prix Goncourt pour La vie devant soi. Le 20 novembre - coup de tonnerre! -, l'auteur fit savoir qu'il refusait le prix. Ce fut l'indignation générale. Tout le monde trouva peu glorieux qu'il ne renonçât pas du même coup aux droits d'auteur que lui assurait cette consécration. Deux jours après, on apprit par La Dépêche du Midi qu'Ajar s'appelait de son vrai nom Paul Pavlowitch et qu'il était le neveu de Romain Gary. L' «affaire Ajar» débutait. Le Goncourt ne pouvant être décerné qu'une seule fois, les soupçons attisèrent l'inquiétude du jury. Romain Gary, qui avait reçu le Goncourt en 1956 pour Les racines du ciel, nia vigoureusement avoir tenu la main de son neveu, reprochant même aux médias leur acharnement. Conséquence de ce jeu du chat et de la souris: l'oncle et le neveu tinrent le haut du tableau des meilleures ventes pendant plusieurs semaines, le premier avec Au-delà de cette limite votre ticket n'est plus valable, publié en juin 1975, le second avec La vie devant soi. Un an plus tard, Ajar publia Pseudo. L'auteur y faisait état de troubles mentaux pour lesquels il avait été soigné à l'hôpital de Cahors, donnant ainsi la clef de son comportement, de ses troubles de la personnalité, de son sentiment de persécution - car le livre était aussi une charge virulente contre son oncle. L'éditrice, qui n'y vit que du feu («Ajar» signifie «braise» en russe, et «Gary», «brûle»), jugea nécessaire de soumettre le manuscrit à Romain Gary avant publication!

Il fallut attendre début juillet 1981 pour qu'éclatât au grand jour la supercherie. A une dizaine de jours d'intervalle sortirent L'homme que l'on croyait de Paul Pavlowitch et, en prépublication dans L'Express, Vie et mort d'Emile Ajar écrit par Romain Gary en mars 1979. Les deux livres présentaient deux versions différentes d'une aventure commune. Elles se distinguaient notamment par le ton, séparées qu'elles étaient par le suicide de Romain Gary, le 2 décembre 1980. Ce qui fut au début un jeu, le resta-t-il longtemps? Pour Pavlowitch, Ajar finit par leur échapper, à lui et à son oncle. Il faut imaginer le neveu dactylographiant le manuscrit de Pseudo écrit par Gary! La méfiance s'installa entre les deux hommes qui, au dire de Paul, assumaient de plus en plus difficilement l'imposture. Quant à Gary, doit-on le croire quand il écrit: «Je me suis bien amusé. Au revoir et merci»? S'il en avait vraiment été ainsi, aurait-il renvoyé la responsabilité de la supercherie sur son neveu en lui reprochant d'avoir, lors de l'interview de Copenhague, livré sa véritable biographie et, «malgré son opposition», fourni une photo? Par ailleurs, il déclara dans les mêmes pages: «J'étais las de l'image Romain Gary qu'on m'avait collée sur le dos une fois pour toutes depuis trente ans.»

Nous tenons là, sans doute, la clef de toute l'affaire. Gary n'est-il pas, au plus profond de lui-même, cet «homme malade de son image» dont parla Roland Barthes dans une très belle conférence donnée à Cerisy en 1979? «Comment une image de moi "prend"-elle au point que j'en sois blessé?», se demande-t-il. Et Barthes de recourir à la métaphore suivante: «Dans la poêle, l'huile est étalée, plane, lisse, insonore (à peine quelques vapeurs): sorte de materia prima. Jetez-y un bout de pomme de terre: c'est comme un appât lancé à des bêtes qui dormaient d'un œil, guettaient. Toutes se précipitent, entourent, attaquent en bruissant; c'est un banquet vorace. La parcelle de pomme de terre est cernée - non détruite, mais durcie, rissolée, caramélisée; cela devient un objet: une frite.» «Le langage [des autres], poursuit-il, me transforme en image comme la pomme de terre brute est transformée en frite. [...] Rien à faire, je dois passer par l'Image: l'Image est une sorte de service militaire social; je ne puis m'en faire exempter; je ne puis me faire réformer, déserter, etc. Je vois l'homme malade d'Images, malade de son Image.» Romain Gary a tenté de faire le mur pour échapper aux professionnels de la critique, à la friture de leurs jugements. Et son roman lui-même, La vie devant soi, plutôt qu'une autre manière d'écrire, s'est voulu d'abord une gigantesque entreprise de subversion de tous les codes langagiers. D'où cette perpétuelle jubilation qui court dans tout le livre. D'où aussi et surtout cette infinie tendresse qui unit le petit Momo et Madame Rosa, et fait de cette histoire une des plus émouvantes histoires d'amour. Seul le régime secourable de ce sentiment, dont il était pour le moins suspect de parler à l'époque, libère le sujet de l'emprise mortifère des images. Tendrement aimé, celui-ci se met enfin à vivre... à revivre. En un temps où le souci de l'image se généralise jusqu'à la nausée, il est plus qu'urgent de lire Romain Gary. «Son heure a enfin sonné», comme le dit si bien Paul Audi qui lui consacre, trente ans après, un très bel essai, La fin de l'impossible, chez Christian Bourgois.

Écrit par : Rachid Z | 01 novembre 2010

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L’angoisse dans la littérature : "la défense Ajar"

Brigitte HATAT, Le Pavé du Nord n°1, Bruxelles, 1 avril 2000, le 1er juin 1997

"- Ne m’appelez pas Nénesse, dit le narrateur de "Pseudo". Je m’appelle Emile Ajar et j’en suis fier.

Excellent, dit le docteur Christianssen. Vous vous êtes à peu près débarrassé de votre angoisse, Ajar. Seulement, sans elle, vous n’écrirez plus une ligne. Vous avez votre petit chat Pinochet, mais vous en avez déjà tout tiré. Vous vous sentez apaisé, sûr de votre identité, désangoissé. Vous risquez donc de ne plus avoir besoin de créer. Mais avec ce manuscrit entre mes mes mains, cette menace perpétuelle sur votre tête, cette preuve écrite à la main que le véritable auteur de La vie devant soi, c’est le docteur Hans Christianssen, le psychiatre connu dans le monde entier, vous resterez toujours un peu angoissé, Mimile, et vous continuerez peut-être à écrire.

Je me suis mis à pleurer.

Ce n’est pas pour moi que je pleure, docteur, c’est pour le Danemark. C’est dégueulasse, ce que vous me faites. Les psychiatres doivent guérir l’angoisse, ils ne doivent pas l’encourager.

C’est justement en quoi je diffère des autres psychiatres, dit le docteur Christianssen. Sans angoisse, il n’y aurait pas de création. Et je dirais même, il n’y aurait pas d’homme."

Voilà donc posé un lien entre écriture et angoisse. Nous connaissons bien sûr l’angoisse de la page blanche, l’angoisse à écrire. Mais il s’agit ici d’une autre formulation de l’angoisse, celle qui pousse à écrire.

Ecrire donc, non pas contre l’angoisse, mais avec l’angoisse. En effet, "comment cet instrument utile à nous avertir du danger, dit Lacan, devrait-il lui-même être défendu ? La défense n’est pas contre l’angoisse mais contre ce dont l’angoisse est le signal"

L’angoisse est un signal, une alarme qui s’allume dans le moi et s’adresse au sujet pour l’avertir d’un danger. Un danger dont il va devoir se défendre. Mais de quel danger l’angoisse est-elle le signal ? Et pourquoi ce signal peut-il parfois se dérégler au point de se déclencher à tout propos - voire fonctionner de manière continue - perdant alors, comme les systèmes d’alarme des voitures, sa fonction de signal pour n’être plus que le signe d’un dérèglement ? Car à force de crier à tout propos "le loup !", Pierre crie en vain quand le loup y est. Si dans un cas, l’angoisse n’est qu’un signal qui déclenche le système de défense du sujet, dans l’autre cas, elle constitue la totalité de la réaction. On peut dire alors que le sujet, le sujet comme défense, est empêché.

Freud distingue ainsi de l’angoisse banale, l’angoisse névrotique dont il décrit trois modes de manifestation :

1- L’attente anxieuse où l’angoisse est diffuse, flottante et prête à s’attacher à n’importe quelle représentation capable de lui en fournir le prétexte.

2- L’angoisse liée à des représentations déterminées et stables comme dans les phobies. Ici l’angoisse semble mimer la peur, mais la crainte paraît inadéquate ou disproportionnée par rapport au danger tel qu’il est énoncé, indiquant par là même une surdétermination du danger.

3- L’angoisse accompagnant les névroses graves : qu’elle se produise par accès, qu’elle persiste longtemps ou qu’elle représente un état stable, dans tous les cas, elle ne paraît jamais liée à une représentation. Disons qu’elle se manifeste comme pure angoisse.

C’est sans doute cette troisième forme qui peut nous amener à une meilleure compréhension du rapport qu’entretient l’angoisse avec le danger dont elle est le signal, et ceci parce qu’elle semble justement sans rapport avec un danger. Car l’angoisse n’est pas la peur. Si nous pouvons dire ce qui nous fait peur, nous ne pouvons dire ce qui nous angoisse. C’est ce qui a amené Freud à dire que l’angoisse diffère de la peur en tant qu’elle est sans objet. Pourtant - et Lacan le soulignera dans son séminaire de 1962 - l’angoisse n’est pas sans objet. Seulement, son objet est d’une toute autre nature.

L’angoisse survient le plus souvent sans raison, sans que rien ne puisse la légitimer. Le signal d’angoisse déclenche alors une réaction de défense, dont la plus manifeste consiste à trouver une cause à l’angoisse, à nommer cette cause, voire même à la susciter. Face à l’inconnu, face à l’innommable, le sujet tâtonne dans le noir à la recherche d’un prétexte, de quelque chose qui pourrait légitimer ce qui le "vise sans répit et sans aveu". N’est-ce pas d’ailleurs ce caractère d’inconnu, d’innommable, d’irreprésentable, qui nous donne le plus sûr indice du danger qui menace le sujet ? Non pas danger innommable mais danger de l’innommable. Car le sujet ne se soutient que du signifiant : il est ce que représente un signifiant auprès d’un autre signifiant. Quand le signifiant manque à l’appel, le sujet ne peut plus se représenter, il reste comme suspendu au dessus d’un vide qui menace de l’engloutir. Ce qu’il rencontre alors, ce n’est plus l’Autre du signifiant mais le manque dans l’Autre, un manque auquel le symbole ne supplée pas.

"Je ne suis pas dupe. Je sais que je m’entoure de nos images de marque pour ne pas sombrer. Car l’angoisse la plus dévorante est celle qui n’a pas de nom : une imminence qui ne se libère jamais en une horreur perceptible. (.) Le péril refuse de se nommer et de sortir de l’absence que chaque objet souligne de son immobilité complice. Il me faut alors à tout prix donner une cause légitime à ma peur sans nom : je lui donne la gueule de Pinochet, une tête de massacre, j’en fais un corps pourrissant après torture jusqu’au ciel. Il me faut une torture humaine. Les mains coupées, le K.G.B., la C.I.A., les ruines noires volent à mon aide et toutes nos images de marque légitiment ma terreur. Elle cesse d’être innommable, prend nom propre. Ruse d’hyène qui se nourrit d’atroce familier pour avoir moins peur. Il y a enfin légitimité à mon angoisse, je suis de ce monde. Je commence même à y voir clair, à me demander si nous n’élaborons pas nos systèmes d’atrocités pour devenir maîtres de l’horreur. Nous libérer de la peur. Créer des états de terreur policière inouïe, qui serait entièrement de main d’homme (.) afin d’échapper à ce qui nous vise sans répit et sans aveu par son inconnu et son imminence toujours plus proche et submergée, afin que cela arrive, qu’il y ait accomplissement, célébration même, certitude. Je me débats, je hurle, j’appelle à mon aide des cadavres bons samaritains et des crimes de premiers secours. Ils exorcisent l’inconnu, ils ont nom humain et j’oublie, le temps de regarder leur évidence matérielle, ce qui n’est pas là,l à, là, autour de moi, dans toute sa menace terrifiante."

L’objet mis en place de cause dans l’angoisse - du moins énoncé comme tel - se présente donc comme une construction après-coup. Mais constatons que cet objet est d’abord un signifiant, un semblant de cause, ce que nous révèle d’ailleurs la phobie : le cheval d’angoisse du petit Hans, n’est pas l’objet de son angoisse, il est un signifiant - le signifiant de la phobie. Ce signifiant est érigé par le sujet pour se défendre, non contre l’angoisse, mais contre ce dont elle est le signal, à savoir un trou dans la structure, un " trou-matisme " dit Lacan. Pour assurer sa prise dans l’Autre, le sujet s’assure d’un signifiant, un signifiant qu’il a toujours à portée de main.

Mais sans signifiant ne veut pas dire pour autant sans objet. Il ne suffit pas de ne pas pouvoir nommer quelque chose pour éprouver de l’angoisse, encore faut-il que cette chose me concerne, qu’elle me vise, qu’elle m’interroge dans mon être même. "Le sujet est averti de quelque chose, dit Lacan, qui est un désir", mais un désir qui "ne s’adresse pas à moi comme présent, qui s’adresse à moi comme attendu, bien plus, comme perdu et pour que l’Autre s’y retrouve, sollicite ma perte".

Cet objet inconnu à moi-même n’est-ce pas ce qui de moi-même m’apparaît et me vise au hasard du miroir quand je ne m’y reconnais pas et m’y trouve en me perdant ?

Si l’angoisse s’allume dans le moi, c’est pour informer le sujet qu’une limite - celle de la symbolisation - est atteinte au-delà de laquelle il y a danger à se risquer. Ou bien le sujet rebrousse chemin pour s’engager dans une autre voie, ou bien il persévère non pas faute d’angoisse mais en dépit de l’angoisse. Il peut aussi ne pas choisir et rester suspendu dans cette zone limite entre interdit et jouissance. Si dans le premier cas nous retrouvons le refoulement consécutif à l’angoisse et dans le dernier cas, l’angoisse pathologique où la défense fait défaut ou défaille, ne pouvons-nous pas interroger l’oeuvre littéraire comme relevant d’une persévération dans ce chemin que trace l’angoisse ? "Les oeuvres d’art, écrit Rilke, sont toujours les produits d’un danger couru, d’une expérience conduite jusqu’au bout, jusqu’au point où l’homme ne peut plus continuer".

Dans "L’espace littéraire", Maurice Blanchot s’interroge sur le risque qui appartient en propre à l’oeuvre, puisque vivant commodément dans l’imaginaire, l’artiste courrait-il un risque, ce risque ne serait encore qu’une image. Mais "dans le poème, dit-il, le risque est plus essentiel ; il est le danger des dangers, par lequel, chaque fois, est radicalement remise en cause l’essence du langage. Risquer le langage, voilà l’une des formes de ce risque". Car "dans l’oeuvre l’homme parle, mais l’oeuvre donne voix, en l’homme, à ce qui ne parle pas, à l’innommable, à l’inhumain, à ce qui est sans vérité, sans justice, sans droit, là où l’homme ne se reconnaît pas, ne se sent pas justifié, où il n’est plus présent, où il n’est pas homme pour lui".

Dans l’oeuvre de Romain Gary, l’angoisse tient une place essentielle et particulière. Non seulement les romans écrits sous le pseudonyme de Ajar traitent tous explicitement de l’angoisse, mais celle-ci se profile déjà dans tous les autres romans bien qu’elle y soit plus voilée. Rappelons qu’à propos de "Pseudo" publié en 1976, Gary dira dans "Vie et mort d’Emile Ajar", qu’il a réussi ainsi à écrire ce roman de l’angoisse dont il rêvait depuis l’âge de vingt ans. Mais ce n’est pas ce roman qui nous retiendra, pas plus que le dernier roman de Ajar - "L’angoisse du roi Salomon" - mais un roman écrit en 1974 et publié en 1975, intitulé "Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable".

Publié sous le nom de Gary, mais contemporain de la naissance d’Emile Ajar, il a la particularité de venir éclairer dans l’après-coup, ce que l’on a pu appeler "l’affaire Ajar". Disons que les coordonnées essentielles de cette "affaire" sont présentes dans cette fiction, fiction qui progresse vers une limite au-delà de laquelle le symbole n’est plus valable. Au-delà de cette limite, c’est la part du réel qui vient réclamer son dû à la fiction, autrement dit à l’imaginaire. Cette morsure du réel sur l’imaginaire s’inscrit dans le noeud borroméen comme le lieu de l’angoisse.

Dans ce roman écrit par un Gary vieillissant, il est question d’angoisse, l’angoisse que Jim Dooley, obsédé par le mythe de la virilité, transfère à Jacques Rainier, son alter ego dans le roman. Au moment même où ses affaires périclitent et où il vient de rencontrer Laura, qui a quarante ans de moins que lui, la crainte du déclin sexuel va s’insinuer comme une hantise dans la vie de Rainier.

Ce thème de l’impuissance parcourt le récit et les métaphores en sont nombreuses : du déclin des grandes puissances à la crise de l’énergie, via les projets de Dooley pour empêcher Venise de sombrer ou redresser la tour de Pise, elle renvoient toutes, jusque dans leur dimension comique, à une signification phallique, dont la vacillation révèle et colmate tour à tour une secrète fêlure, fêlure dont elle n’est pas la cause mais le leurre.

Dooley "avait fouillé partout, il avait tout laissé ouvert". Quelle jouissance a été là entr’aperçue pour que Rainier, par le biais d’une identification en miroir - une identification à un autre - se saisisse de cette signification - celle du déclin sexuel - pour légitimer son angoisse ? S’il s’en saisit, c’est pour se défendre d’un danger plus obscur, celui que sollicite cette faille qui s’entrouvre le temps d’un regard, un regard béant sur le vide, sur l’absence :

"Je fus frappé par le bleu de ce regard vitreux ou plutôt par sa fixité : c’était le regard des hantises profondes, désespérées, où l’appel au secours se mêle à l’indifférence absolue envers celui à qui il est adressé et qui ne cesse de sonner le tocsin pendant la plus banale des conversations. Les yeux bleu pâle de Dooley avaient avec l’angoisse des rapports qui faisaient de chaque regard une tentative de fuite".(.) Il ne m’écoutait pas. Il ne me voyait pas. Je n’étais pas là. Il était seul au monde. On pouvait tous crever : il ne bandait plus. Des yeux où la panique et une rancune immense s’étaient figées dans un éclat vitreux".

Dans une périlleuse symétrie où l’angoisse de l’un sollicite l’insécurité de l’autre, Rainier et Laura vont désormais s’affronter. Tandis qu’elle multiplie les preuves d’amour, un amour au-delà du plaisir sensuel, Rainier s’accroche à son obsession sur le mode de la dérision virant parfois au cynisme. Plus l’angoisse l’étreint, plus Rainier s’appuie sur le doute. La crainte d’une défaillance sexuelle l’entraîne à multiplier les tentatives, non pour satisfaire Laura qui n’en demande pas tant, mais pour se rassurer. Il calcule, il mesure, il comptabilise succès et échecs, se livrant à une lutte acharnée contre ce corps usé qui a pris la place du sien et refuse de le servir. "Le plus difficile, dit-il, était de m’oublier. Mon imagination appelait l’épreuve parce qu’elle la redoutait. Je cherchais à me surpasser par anxiété, pour me prouver que tout était encore possible". S’il craint l’échec - et le provoque par cette crainte même - c’est pour y fonder sa certitude et la détourner d’une imminence plus radicale. Face à cette menace qui insiste, il y a la tentation de fuir, de quitter Laura, il y a aussi comme une tentation d’en finir avec lui-même.

"Tu sais bien, Seigneur, que lorsque cela ne va plus, la vie n’a plus aucune valeur" disent les Turcs de Bosnie que Freud évoque dans le cas Signorelli. Pour eux, dit-il, le plaisir sexuel a une valeur telle que la vie sans ce plaisir ne vaut plus.

"Le seul truc dont tu es sûr, qui marche, qui ne te lâche pas, dit Gary dans "La nuit sera calme", c’est l’érection. Tout autour est angoisse, c’est la seule certitude"Romain Gary, ".

Mais ce n’est pas contre l’impuissance sexuelle que se défend Rainier, plutôt use-t-il de cette impuissance comme d’un leurre pour tromper le réel, un réel qui le traque sans répit, et que révèle cette impression qu’il a d’avoir toujours quelqu’un ou quelque chose à ses trousses. Car le réel déjà gagne du terrain et mord sur la ligne de défense.

"Ma main chercha l’interrupteur. J’allumai. Ce fut instantané. Un bond et l’homme appuyait déjà la pointe du couteau contre ma gorge". Cette rencontre, au hasard d’une chambre d’hôtel, avec un voleur de petits chemins, sera décisive.

Car l’homme est beau, de cette beauté sauvage et arrogante d’un autre ciel, d’une autre race. La pointe du couteau sur la gorge de Rainier fait jaillir le ciel d’Andalousie et la mise à mort du taureau sous le fil de l’épée. "Ruiz, murmura Rainier, tu t’appelleras Ruiz".

Dès lors le piège est prêt à fonctionner. A faire de Ruiz la proie alors qu’il en est l’appât, Rainier se trompe. Quand il s’avancera, il sera déjà trop tard. L’engrenage est enclenché et le piège prêt à se refermer.

A partir de ce moment, l’imaginaire dont use la fiction va changer : il s’agissait jusque là d’un imaginaire subordonné au symbolique - celui situé à l’étage inférieur dans le graphe du désir - c’est-à-dire l’imaginaire du stade du miroir où le moi s’identifie à l’image de l’autre. Mais la limite est franchie et l’imaginaire renvoie désormais à la structure du fantasme, un imaginaire qui n’est plus, au regard du symbolique, subordonné mais subordonnant.

Car si Rainier, s’identifiant à Ruiz, peut imaginer un instant une jeunesse retrouvée qui aurait les traits de Ruiz, cette image spéculaire montre déjà sa limite et c’est à une autre place que Ruiz fait irruption. Peu après cette rencontre, alors que Rainier s’avoue vaincu dans les bras de Laura, Ruiz vient pour la première fois lui prêter secours : "Je ne l’ai pas vu venir. Il a dû sauter à bord silencieusement, avec une force et une aisance que connaissent tous ceux qui ont fréquenté les arènes d’Andalousie. Il ne me quitte pas des yeux, attendant mes ordres. Pas trace d’arrogance, encore moins de complicité : je ne l’aurais pas toléré et l’aurais aussitôt fait disparaître dans les limbes". Tandis qu’il serre tendrement Laura contre lui, l’image de Ruiz s’impose dans toute sa force brutale et Rainier mord à l’appât. Il lui faudra désormais recourir à ce fantasme, à ces images brutales et crues, pour soutenir son désir. *

Ainsi Tibère, l’Empereur anachorète, réunissant dans sa retraite de Capri des couples de jeunes gens, en vue d’accouplements monstrueux et tentant par cette vision de ranimer ses désirs défaillants pour fuir ce que les Romains appelaient le taedium, le dégoût de la vie. *

Car la part du réel pour un temps muselée, revient inexorablement réclamer son dû. "On peut faire tous les emprunts qu’on veut pour boucher les trous du désir, dit Lacan, il y a là quelqu’un qui vous demande à la fin la livre de chair".

Ruiz en effet commence à se dérober, à s’effacer : Rainier ne peut plus l’imaginer avec une force suffisante pour y croire. Non que cette force brutale et crue manque à l’image désirée, plutôt est-elle ce que l’image manque toujours, parce qu’aucune image ne peut la saisir toute. Cette jouissance au-delà des idéaux est celle que le fantasme tente d’accommoder dans une mise en scène imaginaire afin de soutenir le désir, le soutenir contre la jouissance. Quand il n’y parvient plus, celle-ci fait effraction comme volonté de jouissance, une jouissance qui envahit la scène et exige satisfaction. Il y a alors comme une tentation de détruire l’image et de réaliser le fantasme : "J’effaçais délibérément Ruiz de ma mémoire, dit Rainier, parce que le réalisme ne me suffisait plus et qu’il me fallait la réalité". La marionnette ne répond plus, il semble même que ce soit elle qui, désormais, tire les ficelles. Tandis qu’il cherche Ruiz pour restaurer la maîtrise du créateur sur sa créature, Rainier est hanté par le pressentiment que Ruiz lui aussi le cherche, qu’il l’attend, qu’ils doivent se rencontrer une fois encore pour un autre face à face. Car derrière ce qu’il pressent, il y a comme une tentation d’en finir avec lui-même et de se retrouver face à l’homme au couteau.

L’année même où Gary écrit "Au-delà de cette limite", paraît au Mercure de France le premier livre d’Emile Ajar - "Gros-Câlin" - qui attire l’attention du public et de la critique. Non seulement le livre est bon, très bon même, mais de plus son auteur est aussi mystérieux qu’inconnu. Le manuscrit, envoyé du Brésil par Pierre Michaut, aurait été confié à celui-ci par un nommé Emile Ajar, jeune errant fuyant la France et la justice pour s’être compromis dans une sombre histoire d’avortement. D’emblée l’affaire sent le canular et l’imposture. Le Nouvel Observateur désigne d’ailleurs Raymond Queneau ou Aragon comme auteur probable du roman, car "ce ne pouvait être l’oeuvre que d’un grand écrivain". Dès lors éditeurs et journalistes vont se lancer à la poursuite d’Emile Ajar afin de lui faire avouer sa véritable identité. L’homme ayant des problèmes avec la justice, les fichiers de la police vont mener à une première piste et les journaux révèlent bientôt qu’Emile Ajar est en réalité Hamil Raja, un terroriste libanais. Cette piste s’avère fausse et l’imagination s’enflamme à nouveau. "L’affaire" prend le pas sur l’oeuvre. Qui est donc Ajar ?

De son côté Gary, dont le nom n’a pas été évoqué une seule fois sous celui de Ajar, est partagé entre le triomphe et la rancoeur. Triomphe d’être pris pour un autre comme il l’avait voulu, rancoeur d’être oublié derrière cet autre. Et même d’être oublié tout simplement. En effet, alors qu’il écrivait Gros-Câlin et n’avait pas encore l’idée de le publier sous un pseudonyme, une amie avait vu le titre sur le manuscrit en cours. Au moment de sa publication, elle alla partout révéler que Gary en était l’auteur. On ne voulut rien savoir : Gary était bien incapable d’avoir écrit cela, Gary était un écrivain en fin de parcours, en un mot un auteur classé, catalogué.

"On m’avait fait une gueule" écrit-il. L’impuissance que redoute Gary n’est pas tant celle que lui ont ironiquement prêtée les critiques à la sortie de son roman "Au-delà de cette limite", plutôt est-elle l’impuissance du créateur face à sa création. Non pas impuissance à produire - 32 romans entre 1945 et 1980 - mais impuissance à se libérer de l’image où son oeuvre l’a enfermé, lui qui a toujours écrit pour sortir de lui-même. L’angoisse est là, tenace, il est las d’être lui-même, il a la nostalgie du premier livre, du recommencement. "Recommencer, revivre, être un autre, dit-il, fut la grande tentation de mon existence". Comme Rainier imagine Ruiz, Gary imagine Ajar et commence à construire ce que lui-même appelle "la défense Ajar" : "C’était une nouvelle naissance. Je recommençais. Tout m’était donné encore une fois. J’avais l’illusion parfaite d’une nouvelle création de moi-même, par moi-même".

Mais la tentation est forte de pousser plus loin l’illusion, de donner vie à la créature, non pas seulement comme il le pense pour relancer le mythe et écarter l’idée d’un écrivain connu caché derrière Ajar, mais pour une raison plus obscure.

C’est ainsi qu’entre en scène Paul Pavlowitch, son petit cousin, qu’il charge d’incarner Ajar au moment même où il écrit "La vie devant soi".

Dirigé par Gary qui tire les ficelles en coulisse, Pavlowitch joue un Ajar plus vrai que nature, et finit par convaincre éditeurs et journalistes qu’Emile Ajar, c’est lui. Peut-être finit-il lui-même par se prendre au jeu car il commet des imprudences : dans une interview au Monde, il donne malgré les ordres de Gary, sa propre biographie et se laisse photographier. Il faudra alors peu de temps pour démasquer Paul Pavlowitch derrière Emile Ajar et de là, son lien de parenté avec Gary. La meute, pour un temps égarée, retrouvé la piste. Gary se sent traqué, il harcèle Pavlowitch de recommandations, élabore des stratagèmes pour dérouter, brouille les pistes dans ses interviews, dément être l’auteur caché derrière Ajar. Et ceci au moment même où paraît "La vie devant soi", deuxième roman de Ajar. Le succès est tel que le livre figure d’emblée en tête de liste des prix littéraires. Gary tremble, mais il ne bouge pas. Le verdict est rendu : après "Les racines du ciel" en 1956, Romain Gary, sous couvert d’Emile Ajar, obtient pour la deuxième fois le Goncourt en 1975 avec "La vie devant soi". C’est sur l’intervention impérative de Gisèle Halimi, son avocat, qu’il priera Pavlowitch de refuser le prix. La presse déjà aux abois avec le Goncourt se déchaîne et mord sur la ligne de défense.

Gary s’acharne, multiplie les ordres à Pavlowitch. Il y a en effet le soupçon que la créature n’obéit plus, qu’elle aussi veut quelque chose, qu’elle veut dérober son oeuvre au créateur. Le mécanisme se détraque, il s’emballe, Gary resserre les rouages, en invente d’autres. Quand la tension devient trop forte il part, comme il l’a toujours fait, quelques jours, quelques semaines, à l’autre bout du monde, pour se soustraire. Il écrit aussi, comme il l’a toujours fait, poussé par l’angoisse, pour s’oublier.

C’est avec la publication en 1976 de "Pseudo", troisième roman de Ajar, que l’affaire publique va s’apaiser en établissant avec certitude l’identité Ajar / Pavlowitch. Ecrit en quinze jours, "Pseudo" reconstruit pièce à pièce toute la défense Ajar, avec la maîtrise implacable des pires machinations. L’imposture poussée à son comble a pour effet de produire de l’authentique :

"- J’ai inventé de toutes pièces un Paul Pavlowitch dans le roman. Un délirant. J’ai voulu exprimer l’angoisse et je t’ai chargé de cette angoisse. Je règle aussi des comptes avec moi-même - plus exactement, avec la légende qu’on m’a collée sur le dos. Je me suis inventé entièrement, moi aussi. Deux personnages de roman. Tu es d’accord ? Pas de censure ?

Pas de censure." répondra Paul.

Le bruit et la fureur s’apaisent : comment Gary aurait-il pu se dépeindre ainsi sous le personnage de Tonton Macoute ?

Ajar a gagné mais Gary, lui, a perdu.

Jusqu’en 1979 il écrira encore, menant de front les deux oeuvres. Puis il s’arrêtera et déposera les armes.

"Pourquoi se demandera-t-on peut-être, me suis-je laissé tenter de tarir la source qui continuait encore à charrier en moi des idées et des thèmes ? Mais parbleu ! parce que je m’étais dépossédé. Il y avait à présent quelqu’un d’autre qui vivait le phantasme à ma place. En se matérialisant, Ajar avait mis fin à mon existence mythologique. Juste retour des choses : le rêve était à présent à mes dépens".

Souvenons-nous : "Dans l’oeuvre, l’homme parle, mais l’oeuvre donne voix, en l’homme, à ce qui ne parle pas, à l’innommable, à l’inhumain."

Gary a créé Ajar mais Ajar a tué Gary.

La défense Ajar sera désormais inutile : là où il est parvenu, il n’y a plus d’angoisse car l’angoisse "se déploie en laissant se profiler un danger, alors qu’il n’y a pas de danger au niveau de l’expérience dernière du désarroi absolu."

Le 2 décembre 1980, Roman Kacew de son vrai nom se couche sur son lit, recouvre son visage d’une serviette rouge et glisse dans sa bouche le canon de son revolver.

Quelques mois après la mort de Gary, et selon sa volonté, paraît son livre posthume - "Vie et mort d’Emile Ajar" - qui révèle au public la véritable identité de Ajar.

Ajar a tué Gary, mais Gary, avec ce livre, tue Ajar.

La boucle est bouclée.

"Je finirai mon livre, disait-il dans "Pseudo", parce que les blancs entre les mots me laissent une chance".

Écrit par : Rachid Z | 01 novembre 2010

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